« Seul le plateau décide des variantes possibles » Bertolt Brecht à propos de La bonne âme de Se-Tchouan in journal de travail 1938 – 1955.
L’ensemble de la pratique de la Compagnie (compagnie permanente travaillant en province, resserrée sur elle-même, utilisant peu ou pas d’apports de comédiens extérieurs engagés spécifiquement pour telle ou telle pièce, composée de gens formés sur le tas, n’ayant donc pas reçu de formation d’interprètes, numériquement faible de par les conditions économiques de son existence- comment monter Shakespeare ou Brecht à 5 ou 6 ! -) nous interdisait, que nous le voulions ou non, l’accès de la plupart des textes du répertoire classique ou contemporain.
Enfin nous sommes arrivés dans le théâtre à un moment où les vedettes, que nous admirions, étaient les metteurs en scène et leurs proches collaborateurs, Planchon, Chéreau, Strelher, Diot, Allio, Peduzzi. .. , ou certaines troupes comme le Living Theatre. Jamais les auteurs n’ont exercé sur nous la même fascination, il est d’ailleurs notable que de tous ces jeunes gens du Havre, désireux de devenir des professionnels du théâtre, la plupart le soient effectivement devenus aujourd’hui, dans ou hors de la Salamandre, sans qu’aucun ne songe à tenter de devenir écrivain de théâtre.
Historiquement le rapport aux textes du théâtre, dit de répertoire, n’a pas été premier dans l’itinéraire de la Compagnie.
Il était évident que le Théâtre de la Salamandre n’était pas à la mesure du répertoire, il lui fallait donc élaborer un répertoire à sa mesure, ce qui l’a amené très tôt à engager un travail sur des textes non théâtraux (Rabelais, Prévert, Boulgakov … ). La Salamandre, pour ces raisons entre autres, a tout naturellement tendance à envisager de produire des spectacles à partir de textes non théâtraux ou de thèmes, bien plus qu’à travailler sur la littérature théâtrale existante.
La littérature théâtrale nous a été longtemps et nous reste encore aujourd’hui assez étrangère, nous la connaissons mal.
Le texte non théâtral, littéraire ou non, de fiction ou non, en ce qu’il n’est en rien lié à un mode de représentation défini, offre aux constructeurs du spectacle un champ de possibilités très vaste. Il apparaît d’emblée comme ouvert et, tout en constituant une base relativement stable, il permet à l’équipe d’investir dans le processus de construction de la représentation ses désirs souvent à peine formulés d’écriture scénique.
Dans le cas de Martin Eden, nous nous sommes trouvés confrontés à une fiction déjà établie, et qui a survécu aux transformations que nous lui avons fait subir. Pourtant dans le roman, la fiction est organisée différemment qu’elle ne l’est dans le spectacle. La finalité de cette organisation différente n’étant autre que de restituer dans le théâtre ce que la fiction est selon nous dans sa réalité : fable plus morale. L’écart entre les deux objets, le roman et la représentation, n’a pas été recherché pour lui-même, il est né d’une tentative d’approfondissement de ce que nous croyions savoir sur le théâtre, et de ce que nous avons découvert effectivement sur cette pratique spécifique au cours des répétitions. Dans ce travail d’élucidation à la fois subjective et objective de notre propre pratique théâtrale en mouvement, l’objet romanesque nous a fourni un point de résistance infiniment productif. Il ne s’est jamais agi de superposer une écriture scénique déjà connue, à une écriture littéraire, mais bien au contraire de se servir de cette écriture littéraire à la fois comme d’un matériau et d’un outil pour produire l’écriture d’un spectacle à venir, encore inconnu pour nous.
Matériau en ce que le texte objet de fiction matériel, découpé, agencé, pouvait être proféré par les comédiens, il devenait le support concret, solide, du jeu, il rendait possible la musique des voix et des corps.
Outil en ce que la lecture, la radiographie, que nous en faisions, le sens que nous lui trouvions et que nous lui assignions à la fois, organisaient de façon décisive la construction de représentation. On peut s’interroger sur la légitimité d’une telle entreprise : pourquoi nous sommes-nous acharnés à altérer, à rendre autre, un ensemble de signes (le roman) portant en soi sa propre finalité, ayant une fonction qui lui, est propre et suffisante ? sinon peut-être parce que le théâtre-roman met en évidence le travail de ceux qui ont opéré la transformation. Ce qu’ici l’on vient voir ce n’est ni du théâtre, ou ce que l’on croit qu’est le théâtre, ni ce que l’on sait être un roman, c’est comment on passe de l’un à l’autre, c’est le passage, la transgression, ce qui peut exister entre les deux termes. L’entreprise n’a donc selon nous de légitimité que si ce qu’il y a entre les deux, ce théâtre-roman, est l’esquisse de notre théâtre à venir, que s’il s’en dégage des problématiques fécondes pour le futur. Martin Eden n’est pour la Salamandre qu’un théâtre en attente d’un théâtre encore à faire, et non un théâtre qui tendrait à établir la certitude d’un code de la représentation possible, quelle qu’ait été son efficience de spectacle aimé du public et de la critique.
En France il est notable que cette nouvelle génération de spectacles fondés sur des textes non théâtraux (Vendredi ou La vie sauvage, Catherine ou Les cloches de Bêle pour Antoine Vitez, Dans les eaux glacées du calcul égoïste pour Mehmet Ulusoy, Ulysse pour Arlette Bonnard, David Copperfield pour le Théâtre du Campagnol, etc … ) a prospéré sur le sol pauvre d’une production théâtrale que les « textes de théâtre » n’irriguent plus guère. Il pousse parfois de très belles fleurs dans les déserts, mais en aucun cas on y voit de forêts luxuriantes !
Il serait faux pourtant de penser que nous assisterons un jour ou l’autre à un retour en force de l’auteur démiurge injustement écarté du théâtre pendant toutes ces années avec pour corollaire une subordination à ceux-ci des usurpateurs que furent un temps les metteurs en scène, les décorateurs ou même les comédiens !
S’il doit un jour y en avoir une, la chimie du texte-écrit-pour-être-parlé et des langages de la scène proprement dite sera autrement plus subtile.
La littérature théâtrale implique des codes de représentations, à de rares exceptions près elle ne les invente pas.
Il faut rappeler à ceux qui se disent nos auteurs l’appel de Brecht écrivant La bonne Ame de Se-Tchouan au « proof of the pudding » c’est-à-dire comment l’expérimentation au plateau détermine les options de l’écriture, la production même du sens, comment le plateau est bien ~lus qu’un vérificateur de la Justesse ou des défauts techniques d’une écriture.
Et si l’on interdisait aux auteurs de théâtre de publier leurs textes, si on leur en interdisait fermement le commerce ? si un texte de théâtre, écrit-pour-être-parlé ne pouvait plus exister à l’état d’écrit, soit d’une certaine façon de marchandise, mais uniquement à l’état de parler, strictementdans le temps et l’espace de la répétition et de la représentation ? Nos auteurs y perdraient sans doute un peu de leur terrifiante autorité mais peut-être aussi de le~r . terrifiant isolement v1s-à-v1s des pratiques théâtrales vivantes. Ceci devrait faire l’objet d’un décret ou même d’une loi.
Molière Labiche, d’autres sans doute, ont toujours rechigné à la publication (réification de leurs écrits). Il y a là autre chose qu’une banale modestie, sans aucun doute l’intuition juste de la nature réelle de leur production. cf Molière à propos des Précieuses Ridicules : « C’est une chose étrange qu’on imprime les gens malgré eux, je ne vois rien de si injuste, et je pardonnerais toute autre violence plutôt que celle-là .… Mais, comme une grande partie des grâces qu’on y a trouvé dépendent de l’action et du ton de voix, il m’importait qu’on ne les dépouillât pas de ces ornements. J’avais résolu, dis-je, de ne les faire voir qu’à la chandelle ».
Comment définir cette marge d’initiative laissée aux producteurs d’un spectacle, que nous revendiquons avec plus ou moins de conscience et qu’aujourd’hui ne nous laissent ni les classiques, ni les textes de théâtre immédiatement contemporains ? Roger Planchon a l’habitude de dire en substance que le montage d’un classique ne se justifie que dans la mesure où la nouvelle mise en scène se constituera comme une réponse à des mises en scène antérieures ayant acquis une valeur de référence, ayant acquis le statut de mises en scène justes, excluant éventuellement les autres, à un moment historique déterminé. Dans ce cas c’est bien le discours de la mise en scène qui devient premier. Il semblerait donc que l’on soit placé dans une alternative pernicieuse : soit le primat du discours de la mise en scène, soit le primat du discours de l’auteur. Nous souhaiterions être en mesure de dépasser cette alternative stérilisante à notre avis, tant il est vrai que, à des rares exceptions près (peut-être La bataille d’Heiner Müller montée par Karge et Langhof à la Volskbühne), l’écriture théâtrale contemporaine ne paraît pas avoir fécondé l’invention de formes théâtrales réellement nouvelles, lesquelles ont prospéré ailleurs, soit en faisant purement et simplement l’abstraction du texte, soit sur le terrain des classiques revisités. Martin Eden et avant La vie de Jean Baptiste Poquelin dit Molière ont été pour la Salamandre des tentatives transitoires pour se situer sur le terrain d’une problématique radicalement différente. Le mode de production collectif de ces spectacles participe étroitement de cette tentative.
« Ce qui me porte à croire qu’un petit collectif a fabriqué les pièces de Shakespeare, ce n’est pas qu’il aurait été impossible à un individu de les écrire à lui seul, parce qu’un individu ne saurait posséder à la fois tant de dons poétiques, de connaissances multiples et de culture générale.
Seulement d’un point de vue purement technique, je trouve ces pièces montées de telle manière que je crois reconnaître la façon de travailler d’un collectif. Ce collectif n’a pas nécessairement toujours eu la même composition, il peut avoir travaillé très souplement, Shakespeare a pu en être la personnalité marquante, il peut avoir simplement utilisé des collaborateurs occasionnels, etc … , mais les idées directrices peuvent aussi bien provenir de n’importe quel homme haut placé, qui ensuite se servait constamment de Shakespeare. Pour ma part je penche pour Shakespeare chef dramaturge.
L’utilisation de pièces anciennes, la nécessité de créer un répertoire, les rôles écrits sur mesure, le caractère de livret de souffleur des pièces, le colla!Je hâtif des parties, le plaisir théâtral naïf et le métier ingénieux, le fait que le lyrisme comme la réflexion paraissent entièrement scéniques, subordonnés, tout plaide en faveur d’un auteur comédien ou metteur en scène.» Bertolt Brecht in Journal de travail 1938 – 1955,page 148.
Dans la perspective d’une écriture-de-spectacles (comme il y a une écriture cinématographique) à venir, il nous faudra déplacer la fonction du texte, donc du ou des auteurs au sein de l’ensemble de la production, l’envisager non comme une fonction centrale, déterminante, mais comme une fonction entre autres nécessaire mais non suffisante, élément d’un discours plus large aux sens multiples, celui du spectacle tout entier. C’est à peu de chose près ce que fut la fonction du texte littéraire de Jack London, extérieur à la Compagnie, dans le travail de Martin Eden. A ce propos on peut remarquer que ni les livrets d’opéras, ni les scénarios de films n’ont acquis (peut-être parce qu’éléments de productions plus éminemment socialisées) comme la plupart des textes de théâtre, valeur d’objets littéraires indépendants, se suffisant à eux-mêmes.
Dans le mode de production collectif qui est le nôtre, et sans nier la spécificité d’aucune fonction non plus que la permanence d’une hiérarchie et d’une division du travail, la non subordination absolue des travailleurs artistiques d’un spectacle, à une seule et unique parole dictatoriale qu’il s’agisse de celle de l’auteur ou du metteur en scène, leur accès au statut de producteurs à part entière devraient nous permettre d’envisager:..μne production théâtrale d’une nature différente, un théâtre moderne en quelque sorte, un théâtre où l’on pourrait penser qu’il y a un texte parce qu’il y a des acteurs, des techniciens, des décorateurs, des éclairagistes, des metteurs en scène, etc … et non l’inverse.
Nous poser collectivement la question de l’écriture-du-théâtre ce n’est donc pas à l’évidence se résigner à attendre s’il vient jamais, le nouveau Brecht, ni jouer les talents scouts chez les jeunes auteurs, c’est nous demander sans attendre pourquoi il nous faut écrire notre propre théâtre différemment, c’est interroger notre rapport au théâtre et notre rapport au monde, c’est-à-dire nous poser la question de la transformation du.monde (et bien sûr du théâtre!), c’est opposer notre collectivisation à celle du capitalisme dont Brecht, encore lui, disait qu’il « assure la collectivisation des hommes par dépravation et désindividualisation, et crée lui-même d’abord une sorte de propriété commune du rien » — in journal de travail -, c’est pour paraphraser Ernst Bloch, rêver la construction d’un monde nouveau dont le théâtre précisément dans ce qu’il a d’éphémère, nous fournit les premières allégories. Il n’est nullement certain que nous y parvenions !
Il serait pour le moins paradoxal que, luttant contre une certaine division du travail à l’intérieur du groupe, on en réintroduise une autre en amenant la parole toute faite d’un auteur. Le problème se pose ainsi : comment le texte peut-il être produit à l’intérieur de la Salamandre sans pour autant devenir une parole dictatoriale, c’est-à-dire en nous laissant la possibilité de nous produire ? Monter le répertoire pour continuer à faire du théâtre ne nous intéresse pas. Quand nous jouons Labiche, par exemple, c’est pour résoudre les problèmes de notre écriture à venir, pour écrire un jour nos spectacles nous-mêmes. Ce qui ne veut pas nécessairement dire que nous allons devenir auteurs. Il s’agit d’inventer une pratique où l’auteur aurait un statut différent, où il serait considéré comme un des producteurs du spectacle. Je crois que réintroduire dans le théâtre des gens qui auraient un statut équivalent à celui des auteurs du 19e siècle ne serait pas juste. Ça voudrait dire que le théâtre a travaillé pour rien, que tout ce qui a été fait depuis 50 ans est annulé. La mise en scène a créé un langage, une écriture qui sont liés pour une part au développement des sciences et des techniques. Comment, aujourd’hui, l’écriture textuelle peut-elle être un des éléments de l’écriture scénique, un élément parmi d’autres, nécessaire mais non suffisant ?
Avec Attention au travail, il s’agit d’« écrire le spectacle » et non d’« écrire un texte ». La compagnie avait déjà fait la preuve qu’elle pouvait collectivement faire un travail de mise en scène, mais elle n’avait pas fait la preuve qu’elle pouvait « écrire un spectacle ». Ici la réflexion, le travail d’élaboration se préoccupe immédiatement du théâtre, de ce qui se passe sur le plateau.
Notre pratique d’écriture est à la fois collective et individuelle. Il y a une division du travail du point de vue de l’écriture proprement dite, mais elle n’est pas hiérarchique. Il y a répartition des tâches d’écriture entre les individus selon les désirs de chacun. Un texte produit est renvoyé devant l’ensemble de la compagnie au travail qui l’examine. Il est très difficile d’écrire tous ensemble. En fait, nous avons affaire soit à des avancées individuelles, soit à des propositions de textes qui émanent de groupes de deux ou trois.
Le Quichotte de la Salamandre
Pour nous, entre l’écriture d’un spectacle comme Attention au travail et la confrontation au texte de Britannicus, il y a continuité d’une préoccupation majeure : l’écriture théâtrale. Avec Racine, la question de l’écriture nous est posée à un double titre.
D’abord, parce qu’il nous apparaît urgent aujourd’hui de travailler sur une des écritures théâtrales les plus fortement codifiées qui soient, que l’on songe seulement à la violence formelle des alexandrins et de l’appareillage des règles de la composition dramatique du 17ième siècle. Après Attention au travail où nous avions cruellement ressenti, à l’encontre du cinéma, l’absence de grands codes d’écriture théâtrale contemporains, c’est bien l’idée d’une écriture contraignante à l’excès, voire autoritaire, qui nous a séduits.
Ensuite et surtout, sans changer un mot du texte, nous sommes contraints de faire acte d’écriture sur le plateau en montant Britannicus et contraints par le texte même de Racine. La comparaison avec Labiche peut être éclairante. Au contraire de l’écriture apparemment vide et permissive du Vaudeville qui, en fait, nous imposait une forme bien précise de théâtre avec laquelle nous étions obligés de ruser pour parvenir à nos fins, l’écriture de Jean Racine, prolixe et contraignante, devient totalement improductive sur le plateau, inaudible, incompréhensible si nous ne prenons pas position sur chaque mot, si nous ne nous mettons pas en position de réécrire le texte. Comment circulent le sens et les sentiments dans les mots et le corps des personnages, où arrêter la voix, l’accentuer, l’accélérer, la fondre ou la mettre en exergue dans le geste ?
Molière qui hésitait à faire imprimer ses pièces, ne voulant les faire voir qu’à la chandelle avait bien senti que du livre au plateau, le texte change de nature. De même qu’il n’y a aucune mesure commune entre parler de soi à la terrasse d’un café et parler de soi sur le divan du psychanalyste : la fonction et le statut de la parole se renversant au passage.
Comment donc faire du théâtre avec un texte qui excède toujours ce qu’on peut en dire ; sinon procéder à l’instar du Pierre Menard de J.L. Borges qui conçut le stupéfiant projet de réécrire le Quichotte de Cervantès. « Ceux qui ont insinué que Menard a consacré sa vie entière à écrire un Quichotte, ont calomnié sa claire mémoire. Il ne voulait pas composer un autre Quichotte — ce qui est facile-mais Le Quichotte ».
Nous n’avons pas trouvé attitude plus fructueuse et plus respectueuse du texte de Jean Racine, de son théâtre. Et du nôtre.

