Digression sur la scène un (Théâtre et Crime)
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Digression sur la scène un (Théâtre et Crime)

Le 23 Juin 1980
Lionello Spada. Caïn et Abel. Naples, Musée du Capodimonte.
Lionello Spada. Caïn et Abel. Naples, Musée du Capodimonte.
Lionello Spada. Caïn et Abel. Naples, Musée du Capodimonte.
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Digres­sion

Et pour quoi se sera-t-il éper­du, le temps, et pour quoi aura-t-il per­duré, dans une représen­ta­tion ?1

Une représen­ta­tion, du temps mis en espace de scène, une représen­ta­tion qui se dirait« sémite », dans le vent de sable des Ecri­t­ures, un représentable ici ne peut faire que ques­tion. L’histoire s’y éperd, sim­ple­ment parce que tout geste s’énonce Trace, et dans sa forme même, dis­séminé, et même dans son événe­ment, aucun geste ne renonce à profér­er une orig­ine.

C’est, en quelque sorte, le tra­vail, comme inflex­i­ble, d’un repli tem­porel à toutes les sur­faces du représen­té.

Et de pli en pli, par exem­ple à fronce de moin­dre mot, une « exfolie » par­ti­c­ulière de l’espace ani­me toute la détresse de ce qu’on appellerait l’art juif : elle est là, l’origine, même déroutée, elle est là ! Et le pre­mier rôle, même déroutant, c’est bien tou­jours un absent qui le tient, un absent tou­jours retors.

Mais, juste­ment, il ne peut pas, absent, le « tenir » bon, ce rôle : d’où la représen­ta­tion se détresse.

Cela on le sait bien. Tou­jours depuis tou­jours cela se passe. Mais cela se passe, voici le para­doxe, hors d’un pur ense­mence­ment de métaphores, c’est-à-dire que le temps n’est jamais révo­qué par quelque sou­venir-tableau où il se ver­rait certes con­traint de « la boucler », lui, le temps, de se boucler dans une image … (Je ne dis pas : sou­venir-écran, qui est une forme de com­pro­mis plus « stig­ma­tisée » déjà, écartelée entre sa par­ti­c­ulière net­teté d’image et l’apparente insignifi­ance de son con­tenu2.)

La fic­tion de l’origine est plutôt con­vo­quée ici par le mou­ve­ment d’une digres­sion, d’une digres­sion essen­tielle : la représen­ta­tion dite sémite en appelle à l’origine seule­ment pour être com­plice de son sub­terfuge (sa fuite dans les dessous), afin que ce qui per­siste soit le sus­pens d’une ques­tion, et non une image.

D’une scène pre­mière

Donc un sub­terfuge du temps dans l’ap­parence. Comme un mur­mure.

Et certes le Dibouk s’ouvre sur de la rumeur et de l’inarticulé, — comme soupirs suin­tant juste des parois, dites« éplorées »3, d’une syn­a­gogue. (Tyran­nie démen­tielle des murs, écrit Jabès. Les com­men­ta­teurs de !’Ecri­t­ure ont tou­jours eu du mal à pré­cis­er la part prise, depuis l’origine, dis­ent-ils, par les murs aux man­i­fes­ta­tions majeures de la pen­sée. Un midrash pre­scrit à la jeune mère : promène-toi avec ton enfant tout près des murs de la syn­a­gogue, afin qu’il en tète toutes les mélodies … Ailleurs, il y a eu l’histoire de celui qui racon­tait : Nous n’avions aucune rai­son de soupçon­ner les murs et, pour­tant, un matin, ils nous dénon­cèrent4 … )

Puis, faisant sur­face, l’incertain tracé de quelques sig­nifi­ants épars, qui s’énoncent dans l’ombre d’un recoin : mal­chouth … yesod … hod … net­sach … tiphereth …5. Et, dans le même temps, l’événement scénique (enfin) d’une dis­cus­sion : deux « bat­lanim », soit deux qui per­dent, BaTeL, qui per­dent leur temps (leur temps d’étude de la Loi) à dis­cuter théâtre, sem­blerait-il : « Ne t’offense pas de ce que je vais te dire : tu n’y es pas du tout … c’est pour­tant sim­ple : le fau­teuil n’était pas un fau­teuil, l’orchestre n’était pas un orchestre … tout n’était qu’apparence, une sorte de parure des­tinée à cacher la grandeur »6. Alors l’autre rétorque, philosophe : « La vraie grandeur n’a pas besoin de parure ! — Tu te trompes ! répond le pre­mier. Il faut que /’extérieur réponde à l’intérieur ! — Mais cette parure n’était~elle pas des­tinée à cacher, juste­ment, à cacher la grandeur ? — Bien sûr, puisqu’il faut que l’extérieur ne cor­re­sponde pas à l’intérieur ». Ain­si de suite : la dis­cus­sion, à vie. Quo­ti­di­en­nement : jamais anodine vrai­ment.

On repèr­erait ici, en tout cas, la reprise d’une dis­tinc­tion tal­mudique quant à ce qui fait signe dans le temps : l’apparence spec­tac­u­laire con­vo­quée pour établir un présage fait hor­reur, elle est même, dans son exer­ci­ce, théorique­ment punie de mort7 : si tu en mets plein la vue, met­teur en scène du temps, gare : oeil pour oeil. .. — Mais les indices, eux, sont « choses réelles », lit-on dans le Tal­mud, eux ils veu­lent dire quelque chose. Par exem­ple : « éter­nuer en réc­i­tant ta prière est pour toi de mau­vais augure »8. L’image oblitère, cache, certes. Et il suf­fit de la recro­queviller en symp­tôme pour qu’elle vienne acquérir comme une effi­cac­ité pro­pre du temps.

Une dra­maturgie dans ce con­texte serait donc celle du symp­tôme le plus dis­cret, de la plus petite dif­férence, sig­nifi­ante dès lors que « la plus petite », en chaque . geste. Et, en cette dis­cré­tion même, devrait gésir une cause. Tout le con­traire d’un tra­vail de I’« effet ».

Ain­si, jusqu’à l’intervention cat­a­strophique de cette fille qui s’écroulera en hurlant, et même d’une voix d’homme, jusqu’à ce moment où la représen­ta­tion déraillera, s’exagèrera, — tout s’articule autour d’une ques­tion adressée à la presqu’indifférence du monde : « com­ment obtenir un signe ? … »9.

S’échiner à lire une prédes­ti­na­tion dans les dif­férences moin­dres du paraître, cela sig­ni­fie se ris­quer comme à un dépli du temps, qui se délire, entre une inter­pré­ta­tion trans­finie et le choc d’imprévisibles hal­lu­ci­na­tions. Or le héros de ce risque·se nomme ici Hanan (presque Yohanan, Jean): il cal­cule, tresse et délie les mots, à corps per­du, dans une surar­tic­u­la­tion des sym­bol­es, il s’agripe au moin­dre dénom­i­na­teur, com­mun ou pas, il hyper­com­bine, en bon (ou en mau­vais, je ne saurai dire) cab­bal­iste. lnfer­nale­ment, il sup­pute ; et s’échevelle dans le sig­nifi­ant.

Et puis, à un cer­tain moment, il s’aperçoit que tout l’objet de sa con­struc­tion· s’effondre dans le réel : alors le temps se pré­cip­ite. Il croit « voir » quelque chose, il appelle ça, d’un coup de glotte dés­espéré, « le-dou­ble-sens-du-con­tre-sens » … — puis il prononce un dernier mot, inaudi­ble, qui serait peut-être comme:« enfin ». Et, dans un cri ou un rire absol­u­ment égaré, il s’effondre, sans voir que son vis­age ray­on­nait d’extase (son minus­cule moment prophé­tique).

Tout cela très hum­ble­ment, dans une dif­férence si ténue du vis­i­ble que sa mort serait presque passée inaperçue s’il n’avait, quand même, hurlé.

Or toute la pièce racon­te : ne vous fiez aux apparences que si vous sen­tez bien que le devant exces­sif de cette scène ne cause que d’autre chose, une autre scène pre­mière, encore d’avant, et d’où tout, jusqu’au nom bien sûr, tou­jours prédes­tiné, aura digressé.

Au seuil

Donc un sub­terfuge de la mémoire dans les corps.

Le théâtre ici affic­tionne la mémoire, per­met en même temps de se tenir à ce ques­tion­nement : pourquoi l’histoire s’inscrit-elle éper­due dans les corps, tou­jours encore un peu plus per­due que per­due, et tou­jours à tous recoins pour­tant, très rel­a­tive­ment iden­ti­fi­able, se retrou­ve-t-elle ? Quel est l’artifice de cette dis­per­sion du temps, et quel est l’artifice de ces noeuds de ren­con­tres ?

Donc quelque chose comme un éter­nel con­tour (tourn­er en rond, sans cesse, autour de cette digres­sion d’origine ; s’inventer un sus­pens, un halète­ment de la pen­sée con­tournée obstiné­ment vers son inven­tion : qu’il y a une orig­ine). C’est la pous­sière que, dés­in­volte­ment (soit d’un autre style du con­tour), le théâtre devrait soulever.

Or il y a un moment, dans le pre­mier acte du Dibouk, où le dis­cours de Hanan vire­volte. L’énonciation se ren­verse alors, ou se per­verse … sur la charnière d’un ver­set biblique ! — comme si la cita­tion fai­sait symp­tôme, ou en tout cas ravi­vait l’appelée d’un désir (Léa, objet insu de tous ses cal­culs), ou venait augur­er de sa fin crispée …

Que dit-il, à ce moment ? — cela donne à peu près : « … faire choir les écailles de la faute. Ce n’est pas facile. Car il est dit dans la Genèse : A ton seuil, la faute est tapie. Car … nous ne pou­vons pas vivre sans péch­er. Que faire ? Livr­er bataille au péché ? Non … Au con­traire, il faut le puri­fi­er, en y péné­trant, comme l’orfèvre éprou­ve l’or par le feu, — et nous devons éprou­ver le péché en le prenant sur nous-mêmes, jusqu’à ce qu’il ne reste de lui que ce qui est pur … »10

Se vêtir du Mal, descen­dre dans la pro­fondeur mal­heureuse, c’est là le para­doxe clas­sique et effroy­able des mys­tiques lorsqu’ils tentent·de ren­voy­er à la face de Dieu la dimen­sion démo­ni­aque de son silence11.

Je m’en tiendrai pour l’instant à cette charnière, jouant le jeu de la digres­sion d’origine : le scé­nario du Dibouk, le fait même qu’un scé­nario aura existé, tir­erait sa pos­si­bil­ité d’une fable, écrite par Dieu en per­son­ne, ou par Moïse, je ne sais plus, et qui racon­tait quoi ? — la pre­mière mort, qui fut mort vio­lente, tuerie. La pre­mière agres­sion, le pre­mier charnier.

Un homme en colère avait reçu cette voix : « Pourquoi t’enflammer ? Pourquoi ta face tombe-t-elle ? Que tu excelles ou non à tolér­er, à la porte, la faute est tapie. C’est toi qu’elle désire. La gou­vern­eras-tu ? »12. Puis, dans la plaine, cet homme vint tuer son pro­pre frère ; puis il s’enfuit, à l’est d’Eden.

D’après l’exégèse de Maï­monide, l’épisode de Caïn et d’Abel, au qua­trième chapitre de la Genèse, con­stitue la pre­mière journée, ou le pre­mier temps, non divins. Cela veut dire : toute la semaine précé­dente, y com­pris cette his­toire de pomme (qui se serait déroulée le ven­dre­di en fin de journée) rel­e­vait encore des jours de la Créa­tion et, en cela, l’histoire humaine n’existait stricte­ment pas13.

Or Caïn, le pre­mier meur­tri­er, sera devenu, et pour cette rai­son peut-être, comme un Prométhée du temps.

Du fla­grant délit

Les dis­cours attribués à Dieu ne sont jamais très limpi­des, c’est là tout leur charme, leur pou­voir aus­si. Hanan aura fait appel à un bel exem­ple, puisque ce sep­tième ver­set de l’épisode biblique est classé par la tra­di­tion juive comme l’un des cinq, dans toute la Torah, qu’il soit vrai­ment impos­si­ble de « tranch­er », quant à son sens … Il y a notam­ment un petit mot, seët, schin-aleph-tav, et qui fait charnière entre deux propo­si­tions symétriques dont l’une est pos­i­tive et l’autre néga­tive, sans qu’il soit per­mis désor­mais de décider vers laque­lle des deux il faut « faire pencher », dit-on, la sig­ni­fi­ca­tion14.

Comme si Dieu venait à s’enfermer, ou s’enferrer, dans une apor­ie, s’adressant à Caïn, dans une impasse logique : « n’est-ce pas que, si tu agis bien, et si tu n’agis pas bien »15 … à la porte, la faute est tapie ?

Et la phrase divine con­tin­ue, dégringole même, sur un raté de la parole — « texte cor­rompu », sont allés jusqu’à dire quelques tra­duc­teurs inqui­ets16. Donc, Dieu ânonne, bre­douille de son Verbe mal­heureux : « n’est-ce pas que, si tu agis bien, élé­va­tion, si tu n’agis pas bien, à ta porte la faute il se couche, et vers toi son désir, et tu le domin­eras … » La langue de Dieu aura donc fourché sur le sexe du péché : la faute, au féminin, se couchant, au mas­culin, dit-il !17

Sa parole ain­si livrée au lap­sus : comme désem­parée, face à quel événe­ment, à quel trou­ble ? (Aparem­ment celui à qui il s’adresse, le petit Caïn, le tout-pre­mier enfant d’Eve, grâce à Dieu, n’a encore fait de mal à per­son­ne.)

Mais Caïn est dans la colère, ou peut-être au-delà de toutes les colères : il « brûle », et sa face « tombe », et Dieu lui demande, deux fois, pourquoi ? pourquoi ?

Ce qui laisse Dieu bal­bu­tiant, , quoique déjà juge, et pour cela sans doute mal dans sa peau, je veux dire : mal dans son Verbe, — ce qui laisse Dieu bal­bu­tiant est donc peut-être l’aperçue en Caïn d’une détresse si rad­i­cale qu’elle en aura inven­té le Mal. Son vis­age se ruinait et son corps s’enflammait : pris en fla­grant délit de désir, ou de crise, ou de schize. Le mal­heur interne d’être, d’être coupé, et que, sans qu’il sache pourquoi, son vouloir se par­tic­u­larise et se dédou­ble en même temps (c’est l’histoire du dou­ble sac­ri­fice, sur laque­lle il fau­dra revenir) …

Et elle n’est pas si éloignante, cette digres­sion. Car elle inter­fère très pré­cisé­ment sur une réson­nance poli­tique de ce que pour­rait encore sig­ni­fi­er le mot » mal », la dial.ectique hegeli­enne tourne même bien sou­vent autour de cela : « L’origine du mal se trou­ve dans le mys­tère, c’est-à-dire dans le car­ac­tère spécu­latif de la lib­erté qui lui impose néces­saire­ment de sor­tir de la volon­té naturelle et de s’opposer à elle comme intérieure. C’est cette volon­té naturelle qui vient à l’existence comme con­tra­dic­tion à soi-même, irré­c­on­cil­i­able dans cette oppo­si­tion et c’est ain­si cette par­tic­u­lar­ité de la volon­té même qui se déter­mine con­tin­uelle­ment comme le mal. En effet la par­tic­u­lar­ité n’existe que comme quelque chose de dédou­blé … »18 Et ailleurs : « La con­nais­sance est tout d’abord la posi­tion de l’opposition où se trou­ve le Mal. L’animal, la pierre, la plante ne sont pas méchants. Le Mal n’existe que dans la sphère de la scis­sion ; c’est la con­science de l’être-pour-soi par oppo­si­tion à autre chose, mais aus­si par oppo­si­tion à l’objet qui est uni­versel en soi dans le sens de la notion, de la volon­té rationnelle (vernün­ftig). C’est cette scis­sion qui fait que je suis pour moi et c’est là le mal. Abstraite­ment être méchant sig­ni­fie : s’individualiser, c’est l’individualisation qui se sépare de l’universel … »19

Or cette his­toire du Mal décrit une pos­ture quant à l’im­age.

Un corps-à-corps

Dibouk!
Mis en scène par Moshe Leiser.
Chapelle des Brigittines
(Bruxelles).
Photos Gérard Cohendy.
Dibouk !
Mis en scène par Moshe Leis­er.
Chapelle des Brigit­tines
(Brux­elles).
Pho­tos Gérard Cohendy.

A faire jouer ain­si la représen­ta­tion selon un rap­port ser­ré à ce que j’avais nom­mé un sub­terfuge de la mémoire, le théâtre juif, de la Bible jusqu’au Dibouk, oblitère, du pre­mier meurtre, l’image du corps-à-corps.

C’est là-dessus que l’art pic­tur­al, par excel­lence catholique, baroque, aura pu, juste­ment, en rajouter20

Dans un inter­stice — le texte de Kaf­ka : l’excès de scène et puis aus­si la plus petite dif­férence dans l’image : « Abel ! » crie Caïn, soulevé sur la pointe des pieds, le bras haut levé, le couteau bais­sé à angle très aigu. « Abel ! Eve peut atten­dre longtemps » … Et à droite dans le cou et à gauche dans le cou et v’lan au fond du ven­tre plonge l’arme de Caïn. Les rats d’eau quand on leur crève la panse font ce bruit-là. « Ca y est », dit Caïn, et il jette le couteau, ce lest sanglant et super­flu, con­tre la pre­mière façade venue21.

Oui, con­tre la pre­mière façade venue.

Pourquoi le meurtre est-il une pos­ture quant à l’image ? — D’abord parce que toutes les agres­sions du monde seront nées d’un seul regard, qui est tou­jours un regard de l’envie : deux frères, pareils et iné­gaux. L’amour forcené.

lnvidere, en latin, préserve pour nous cette ambiguïté fon­da­men­tale à l’élaboration d’une pen­sée de l’agression, parce que cela pour­rait sig­ni­fi­er à la fois jeter le regard sur, ou con­tre, c’est-à-dire jeter le mau­vais oeil (in tibi video : à toi je jette, j’adresse et j’agresse, mon regard)22, — et puis, en quelque sorte, intro­jeter l’effet même de ce regard (in video te : l’accusatif de ta per­son­ne me ren­voy­ant la souf­france de ma pro­pre « envie » à ton égard).

Il est remar­quable que la psy­ch­analyse soit venue for­muler l’agressivité comme « une ten­sion cor­réla­tive de la struc­ture nar­cis­sique dans le devenir du sujet »23 : elle y recon­naît bien une dou­ble pré­cip­i­ta­tion, du temps et du regard. Car il était temps, pour Caïn, de s’éveiller, même cat­a­strophique­ment, au désir de l’Autre, quitte à croire pour­fendre toute image de son corps, dans la com­mu­nion spec­tac­u­laire même d’un embrasse­ment mor­tel…

S’en­trerompt

Dibouk! Mis en scène par Moshe Leiser. Chapelle des Brigittines (Bruxelles). Photos Gérard Cohendy.
Dibouk ! Mis en scène par Moshe Leis­er. Chapelle des Brigit­tines (Brux­elles). Pho­tos Gérard Cohendy.

… « Ca y est », dit Caïn, et il jette le couteau, ce lest sanglant et super­flu, con­tre la pre­mière façade venue … « Mais, Abel, pourquoi n’es-tu pas une sim­ple vessie pleine de sang pour que je puisse m’asseoir sur toi et que de toi il ne reste rien ? rien, jamais total n’est l’accomplissement … »24

Comme une dou­ble impasse.

Caïn pour­fend Abel et il ne le néan­tise pas, bien au con­traire : il en fait plutôt deux morceaux, dont un au moins ne cessera de per­sis­ter et d’obséder son des­tin.

On aurait peut-être dit, avant : il l’entrerompt, forme anci­enne d’interrompre, qui se lie aux mots en rupt, comme rup­ture, abrupt, et qui, bien avant, encore, pas par hasard, fai­sait par­tie de la langue des augures25

Comme un·e dou­ble impasse : le titre pre­mier du Dibouk était quelque chose comme « l’entremonde » : parce que c’est la fable du des­tin de deux corps séparés et insé­para­bles, c’est-à-dire qu’un espace n’existe pas (ni au monde des vivants, ni au monde des morts) pour admet­tre leur rap­port. Une per­pétuelle sépa­ra­tion et en même temps leur « colle », DeBeK. Comme une dou­ble impasse, donc : de la mémoire dans l’espace, et du corps dans l’histoire.

AT04 89

Je nom­merai à présent ce rap­port : secret et fureur, — parce que vio­lem­ment le hasard a mis.remis sous mes yeux la date du seize juin, en pre­mière page du jour­nal retrou­vé de quelqu’un dont j’espérais qu’il m’apprît quelque chose sur l’épreuve du meurtre : « Il faut qu’à tout moment le réc­it soit inter­rompu par des détails inutiles et inat­ten­dus.
» 16 juin : — Dans la nuit d’avant-hier j’ai com­mencé la descrip­tion et j’ai passé dessus qua­tre heures. Ce sera un doc­u­ment … On ne trou­vera jamais ces feuilles chez moi. La planche d’appui de la fenêtre se déplace et per­son­ne ne le sait. Elle se déplace depuis trois mois, il y a beau temps que je le savais. En cas de besoin on peut la soulever et la remet­tre en place de telle façon que si un autre y touchait, elle ne céderait pas. D’ailleurs, per­son­ne n’y songerait. C’est là, sous l’appui, que j’ai tout caché. »26

Je n’ai pas osé lire, encore, ce jour­nal. Je sais seule­ment que la toute dernière page se clôt sur une fureur : « Je ne com­prends pas pourquoi j’avais envie de ris­quer cette bravade, pour­tant, j’en éprou­vais le désir. Peut-être étais-je poussé par une fureur, fureur ani­male qui ne raisonne point … »27

  1. Dibouk ! de S. An-Ski. Adap­té par G. Didi-Huber­man et Moshe Leis­er. Mis en scène par Moshe Leis­er à la chapelle des Brigit­tines (Brux­elles) du 15 avril au 17 mai 1980. Dra­maturgie de G. Didi-Huber­man. Décors de R. Cam­blain. Cos­tumes d’L Saines. Avec : Charles Berling, Jean-Quentin Châte­lain, Edith de Barsy, Roland de Pauw, Suzy Falk, Colette For­t­an, Yves Hun­stad, Tobias Kempf, Marie-Pierre Wen­zel , Marie-Claude Mialonier, Alexan­dre von Sivers, Gérard Tamestit, Pierre Wille­quet, Szy­mon Zales­ki. ↩︎
  2. Cf S. Freud, Über Deck­erin­nerun­gen (1899) in G.W., 1, pp 531 – 554, S.E., Ill, pp 299 – 322. ↩︎
  3. S. Ans­ki, Le Dibouk (1917). Trad. N. Gourfinkel et A. Mam­bush L’Arche : Paris 1957. p 25 ↩︎
  4. Cf E. Jabès, Le mur orbe in Le retour au livre. Gal­li­mard, Paris 1965. pp 84 – 86, ↩︎
  5. Cinq des dix sphères de l’Arbre séphi­ro­tique, dans la Cab­bale. ↩︎
  6. S. Ans­ki, Le Dibouk p 10. ↩︎
  7. Cf Tal­mud de Baby­lone. Traité San­hedrin. Tome 3. Trad. 1, Salz­er. Keren Hase­fer ve Hal­imoud, Paris 1971. Chap, VII ; 67a-68a. ↩︎
  8. Tal­mud de Baby­lone. Traité Berakhoth, 24 b. Cf. A. Cohen. Le Tal­mud. Trad. J, Mar­ty. Pay­ot, Paris 1977, p 346, ↩︎
  9. S. Ans­ki Le Dibouk p 19. ↩︎
  10. Trans­po­si­tion de Moshe Leis­er et Georges Didi-Huber­man. Cf tra­duc­tion de N. Gourfinkel, p 22. ↩︎
  11. Cf notam­ment M. Blan­chot. Gog et Magog in L’amitié. Gal­li­mard, Paris 1971. pp 269 – 270 G. Schelem. La devekut ou la com­mu­nion avec Dieu in Le mes­sian­isme juif. Trad. B. Dupuy. Cal­mann-Lévy, Paris 197 4. pp 303 – 331. A. Neher. L’exil de la parole. Seuil, Paris 1970. pp 211 – 212. A. Man­del. La voie du has­sidisme. Cal­mann-Lévy, Paris 1963. pp 33 – 35. ↩︎
  12. Genèse, IV, 7. Trad. A. Chouraqui. besclée de Brouw­er, Paris 1974. p 24. ↩︎
  13. Cf A. Neher, L’existence juive. Seuil, Paris 1962. p 36. ↩︎
  14. Cf A. Neher, L’exil de la parole. Op. cit. p 106. Et D. Sibony. Pre­mier meurtre in L’Autre incas­tra­ble. Seuil, Paris 1978. pp 37 – 38. ↩︎
  15. Tra­duc­tion lit­térale pro­posée par l’Ecole biblique de Jérusalem in La Bible de Jérusem. Cerf, Paris 1977. p 35, note b. ↩︎
  16. Ibi­dem. ↩︎
  17. Cf M. Rosen­baum, A.M. Sil­ber­man, Notes explica­tives sur le com­men­taire de Rachi in Pen­ta­teuque avec com­men­taire. Tome 1. O. Lévy, Paris 1964. p 368. ↩︎
  18. G.W.F. Hegel, Principes de la philoso­phie du droit (1820). Trad. A. Kaan. Gal­li­mard, Paris 1940. Coll. Idées. § 139, p 171. ↩︎
  19. G.W.F. Hegel, Leçons sur la philoso­phie de la reli­gion. lllème Par­tie « La reli­gion absolue ». Trad. J. Gibelin. Vrin, Paris 1954. p 110 ↩︎
  20. Cf A. Pigler, Barock­the­men. Akadémi­ai Kia­do, Budapest 1974. Tome 1. pp 19 – 23 (recen­sion d’environ 130 oeu­vres sur le thème du meurtre d’Abel par Caïn). ↩︎
  21. Cf F. Kaf­ka, Ein Bru­d­er­mord (un frat­ri­cide) (1919). Trad. A. Vialat­te in La méta­mor­phose. Gal­li­mard, Paris 1955. Coll. Folio p 167. ↩︎
  22. Cf A. Ernout et A. Meil­let, Dic­tio­n­naire éty­mologique de la langue latine. 4ème ed. Klinck­sieck, Paris 1967. p 321. ↩︎
  23. J. Lacan, L’agressivité en psy­ch­analyse (1948) in Ecrits. Seuil, Paris 1966 p 116. ↩︎
  24. Cf F. Kaf­ka. Id. pp 167 – 168. ↩︎
  25. Cf A. Ernout et A. Meil­let. Op. cit. p 581. ↩︎
  26. F. Dos­toïevs­ki, Jour­nal de Raskol­nikov. Trad. V. Pozn­er . Gal­li­mard, Paris 1950 Pléi­ade p 631. ↩︎
  27. Id. p 685. ↩︎
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Article publié
dans le numéro
Alternatives Théâtrales 4-Couverture du Numéro 4 d'Alternatives Théâtrales
#4
mars 2002

Alternatives théâtrales 4

24 Juin 1980 — L'immobilité. Les éclairagesà raz de terre. Le cielde projecteurs doux. Un début de spectacle comme la mer du Nord vue…

L’im­mo­bil­ité. Les éclairagesà raz de terre. Le cielde pro­jecteurs doux. Un début de spec­ta­cle comme la mer du…

Par Catherine Simon
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22 Juin 1980 — Vorig seizoen, 1978-1979, werd het Nederlandstalig beroepstoneel in België bedacht met een rijkstoelage van 302.868.102 fr., uitgesmeerd over 33 gezelschappen.…

Vorig seizoen, 1978 – 1979, werd het Ned­er­land­stal­ig beroep­stoneel in Bel­gië bedacht met een rijk­stoe­lage van 302.868.102 fr., uit­ges­meerd over 33 gezelschap­pen. Dat is iets meer dan 3 % van de totale begrot­ing van Ned­er­landse kul­tu­ur, die…

Par Jef De Roeck
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