D’une insidieuse angoisse

D’une insidieuse angoisse

Le 24 Juin 1980
Photos: Danièle Pierre
Photos: Danièle Pierre

A

rticle réservé aux abonné·es
Photos: Danièle Pierre
Photos: Danièle Pierre
Article publié pour le numéro
Alternatives Théâtrales 4-Couverture du Numéro 4 d'Alternatives ThéâtralesAlternatives Théâtrales 4-Couverture du Numéro 4 d'Alternatives Théâtrales
4
Article fraîchement numérisée
Cet article rejoint tout juste nos archives. Notre équipe le relit actuellement pour vous offrir la même qualité que nos éditions papier. Pour soutenir ce travail minutieux, offrez-nous un café ☕

L’im­mo­bil­ité.

Les éclairages
à raz de terre.

Le ciel
de pro­jecteurs doux.

Un début de spec­ta­cle comme la mer du Nord vue de la digue, le soir, par quelqu’un d’immobile assis sur un para­pet, avec une phare au loin, inlass­able.
Une immo­bil­ité de crypte.
Et la mer, vague après vague ; puis l’orchestre entre. 

De hauts murs insipi­des. Des éclairages à raz de terre. Un ciel de pro­jecteurs doux. 

Un spec­ta­cle indi­ci­ble dans sa total­ité (comme tout spec­ta­cle qui ne se con­tente pas d’aligner des mots dans un salon).

Une lenteur qui s’insinue, por­teuse d’une insi­dieuse angoisse.

Ce télé­phone pub­lic, lieu de l’attente et de la frus­tra­tion, sem­blant flot­ter — « ailleurs » -. Cette porte tour­nante, piv­ot de l’incompréhension, sorte de sim­u­lacre de pos­si­bil­ité de • fuite, fer­mée mais tou­jours ouverte. Sim­u­lacre d’échange (impos­si­ble échange), croise­ment de tous les égoïsmes.
La porte qui rejette les êtres loin l’un de l’autre au lieu de les rejoin­dre. Les miroirs — palais des glaces — labyrinthe : la quête de soi et la perte de soi, l’incapacité à se trou­ver, se retrou­ver.

Photo: 
Paul Versele
Pho­to : 
Paul Verse­le

Décor — labyrinthe.
D’où vien­nent-ils ?
Où vont-ils ?

Décor-labyrinthe.
Décor fer­mé -
ouvert
Les con­ven­tions théâ­trales
de la scène à l’i­tal­i­enne :
décor par­faite­ment frontal,
mais en même temps ouvert,
toutes les ouver­tures pos­si­bles
vers un « au-delà »
tara­bis­coté
et incom­préhen­si­ble.
Lib­erté du théâtre.

Je suis assis sur le fau­teuil, trop haut per­ché. Sous mon siège, il glisse quelqu’ob­jet incon­fort­able : un annu­aire de télé­phone ou un coussin inadéquat. Il serre mon cou d’une servi­ette. Ma peau fris­sonne au con­tact désagréable de la blouse en nylon. Entre ma nuque et le tis­su éponge, s’in­fil­trent déjà les démangeaisons tombées sous la ton­deuse. A tout instant, il men­ace de me couper les oreilles. Ter­ror­isé, immo­bile sif­fle­ment de haine retenu sous le ser­ré des dents, je vois, dans la glace, ma mère ravie du spec­ta­cle.

Ne pour­rais-je
apais­er mon trou­ble en écrivant d’un
seul jet
et d’une écri­t­ure très clas­sique,
que je n’ai vu sur scène
que la lente dégéneres­cence d’une
classe orgueilleuse,
égo­cen­trique et éli­taire,
pris­on­nière de son imag­i­naire
et coupée du monde.

Dans l’étroitesse de sa vie mesquine
et sans idéal,
elle meurt,
c’est fatal,
de querelles intestines.
Adolphe,
tigre sur le déclin,
et Gus­tave,
ours affamé
au sor­tir de l’hiber­nage,
suc­combent de leur lutte frat­ri­cide
pour les richess­es
d’un monde dont la révolte,
les con­tra­dic­tions
et la jeunesse sont sym­bol­isées
par Tekla.

Le peu­ple
que fig­ure un marin vieil­lis­sant
dont la com­plic­ité
- l’al­liance ? -
avec Tekla
sont évi­dentes
dans les scènes ini­tiale et finale,
pour­ra,
en fin,
s’asseoir sur le trône lais­sé vacant.

Les lumières mauves et bleues,
comme le néon
qui crépite le mot cré­pus­cule,
évo­quent à la fois la brume et l’au­rore,
la fin de l’an­cien monde
la nais­sance du nou­veau.

Mais le met­teur en scène,
pro­fondé­ment petit bour­geois,
a préféré se com­plaire
dans la grise abjec­tion
d’empires en décom­po­si­tions,
plutôt que glo­ri­fi­er
etc
etc
etc …

Photos: Danièle Pierre

Elles
le regar­dent
comme un objet plan­té
au ven­tre
de l’homme.
Pour le cueil­lir
ou l’ar­racher.
Ou au con­traire,
elles le com­par­ent
à un os.
Oui,
un os.
Elles tombent tou­jours
sur un os.
Elles se doutent bien
que dans cette his­toire,
il y a quelque part
un cadavre,
qu’il fau­dra
bien ranger
dans leur plac­ard,
polichinelle
tou­jours dans leur tiroir,
cer­cueil
d’a­vant la vie,
cathé­drale
où tou­jours
ils veu­lent revenir,
tête ren­ver­sée
vers les ogives,
la lumière
col­orant le vit­rail
C de la peau,
trans­parence
des vein­ules,
des mar­brures.
C’est là
qu’elles les ramè­nent,
petits,
de plus en plus
petits,
bébés,
de plus en plus
bébés,
enivrés
de l’in­sipi­de-babil
des mères,
mam­i­fiés,
fos­sil­isés,
foeti­I­isés,
aphasiés
dans la lente coutée
de moëlle
des orgues
de la mort.

La caisse de Tekla
(caisse-armoire,
caisse-cof­fre-fort):
je la ressens
très fort,
comme très vraie.
Peut-être
est-ce typ­ique­ment
«féminin »,
ce besoin
d’un lieu secret,
fer­mé,
con­nu mais caché,
où enfer­mer
ses écrits,
ses sou­venirs,
de menues choses,
des sym­bol­es …
L’ex­is­tence
à tra­vers les preuves
de l’ex­is­tence.
Ecrire
pour prou­ver
qu’on existe.
L’ac­cu­mu­la­tion
de feuil­lets écrits,
à relire,
pour se prou­ver
à soi-même
qu’on a vécu.
D’où le drame indi­ci­ble
quand l’autre,
l’être aimé,
à qui on a don­né
le man­u­scrit,
le déchire
et le brûle.
D’où la sym­bol­ique
des feuil­lets
dont Tekla
doit qua­si­ment
se « dépi­auter »,
comme si elle s’ar­rachait
à elle-même
la peau,
la vie …
Tekla
se débar­ras­sant
le corps de ce man­u­scrit
pour courir
se jeter dans les bras
de son pre­mier mari.
Et lui
qui la rejette.
La cru­auté méprisante
de ceux
qui se sont crus
bafoués.
L’ab­sence totale
d’amour.
Mais l’orgueil,
incom­men­su­rable.

Image : pour moi foudroy­ante, ressen­tie dans tout mon corps : Tekla qui tombe trois fois de tout son poids sur les genoux, pour se relever aus­si vite, éton­nement, quand l’impardonnable geste d’Adolphe ( la destruc­tion de son man­u­scrit) lui est révélée par Gus­tave.

Un cen­tième
de sec­onde :
la femme-enfant
est dev­enue
mère.
Aus­sitôt
dans tout mon être,
un éclair de haine
pour la légèreté,
la déli­catesse
et l’é­ton­nante élas­tic­ité
du geste hérédi­taire
par lequel
elle étouffe
et paral­yse
l’homme
qu’elle porte
dans ses bras,
qu’elle efface
sous la caresse
de ses cheveux
lumineux.

AT04 72
AT04 75
AT04 72 1

La misog­y­nie
est un acte d’amour
Dans la joie
qui ani­me
cer­taines à la vue du spec­ta­cle,
j’en­tends
moins le tri­om­phe d’une cause
qu’une volon­té obscure
de réduire
le champ des pas­sions.
Tekla
ne s’y trompe pas
qui refuse le péché.

AT04 73

A

rticle réservé aux abonné·es
Envie de poursuivre la lecture?

Les articles d’Alternatives Théâtrales en intégralité à partir de 5 € par mois. Abonnez-vous pour soutenir notre exigence et notre engagement.

S'abonner
Déjà abonné.e ?
Identifiez-vous pour accéder aux articles en intégralité.
Se connecter
Accès découverte 1€ - Accès à tout le site pendant 24 heures
Essayez 24h
Partager
Partagez vos réflexions...
Précédent
Suivant
Article publié
dans le numéro
Alternatives Théâtrales 4-Couverture du Numéro 4 d'Alternatives Théâtrales
#4
mars 2002

Alternatives théâtrales 4

25 Juin 1980 — Bruxelles 8 mai 1980, 23 heures Je sors du Strindberg.C'est l'un des plus beaux spectacles que j'aie vus de ma…

Brux­elles 8 mai 1980, 23 heures Je sors du Strindberg.C’est l’un des plus beaux spec­ta­cles que j’aie vus…

Par Michel Gheude
Précédent
23 Juin 1980 — Digression Et pour quoi se sera-t-il éperdu, le temps, et pour quoi aura-t-il perduré, dans une représentation?1 Une représentation, du…

Digres­sion Et pour quoi se sera-t-il éper­du, le temps, et pour quoi aura-t-il per­duré, dans une représentation?1 Une représen­ta­tion, du temps mis en espace de scène, une représen­ta­tion qui se dirait« sémite », dans le…

Par Georges Didi-Huberman
La rédaction vous propose

Bonjour

Vous n'avez pas de compte?
Découvrez nos
formules d'abonnements

Mot de passe oublié ?