L’immobilité.
Les éclairages
à raz de terre.
Le ciel
de projecteurs doux.
Un début de spectacle comme la mer du Nord vue de la digue, le soir, par quelqu’un d’immobile assis sur un parapet, avec une phare au loin, inlassable.
Une immobilité de crypte.
Et la mer, vague après vague ; puis l’orchestre entre.
De hauts murs insipides. Des éclairages à raz de terre. Un ciel de projecteurs doux.
Un spectacle indicible dans sa totalité (comme tout spectacle qui ne se contente pas d’aligner des mots dans un salon).
Une lenteur qui s’insinue, porteuse d’une insidieuse angoisse.
Ce téléphone public, lieu de l’attente et de la frustration, semblant flotter — « ailleurs » -. Cette porte tournante, pivot de l’incompréhension, sorte de simulacre de possibilité de • fuite, fermée mais toujours ouverte. Simulacre d’échange (impossible échange), croisement de tous les égoïsmes.
La porte qui rejette les êtres loin l’un de l’autre au lieu de les rejoindre. Les miroirs — palais des glaces — labyrinthe : la quête de soi et la perte de soi, l’incapacité à se trouver, se retrouver.

Décor — labyrinthe.
D’où viennent-ils ?
Où vont-ils ?
Décor-labyrinthe.
Décor fermé -
ouvert
Les conventions théâtrales
de la scène à l’italienne :
décor parfaitement frontal,
mais en même temps ouvert,
toutes les ouvertures possibles
vers un « au-delà »
tarabiscoté
et incompréhensible.
Liberté du théâtre.
Je suis assis sur le fauteuil, trop haut perché. Sous mon siège, il glisse quelqu’objet inconfortable : un annuaire de téléphone ou un coussin inadéquat. Il serre mon cou d’une serviette. Ma peau frissonne au contact désagréable de la blouse en nylon. Entre ma nuque et le tissu éponge, s’infiltrent déjà les démangeaisons tombées sous la tondeuse. A tout instant, il menace de me couper les oreilles. Terrorisé, immobile sifflement de haine retenu sous le serré des dents, je vois, dans la glace, ma mère ravie du spectacle.
Ne pourrais-je
apaiser mon trouble en écrivant d’un
seul jet
et d’une écriture très classique,
que je n’ai vu sur scène
que la lente dégénerescence d’une
classe orgueilleuse,
égocentrique et élitaire,
prisonnière de son imaginaire
et coupée du monde.
Dans l’étroitesse de sa vie mesquine
et sans idéal,
elle meurt,
c’est fatal,
de querelles intestines.
Adolphe,
tigre sur le déclin,
et Gustave,
ours affamé
au sortir de l’hibernage,
succombent de leur lutte fratricide
pour les richesses
d’un monde dont la révolte,
les contradictions
et la jeunesse sont symbolisées
par Tekla.
Le peuple
que figure un marin vieillissant
dont la complicité
- l’alliance ? -
avec Tekla
sont évidentes
dans les scènes initiale et finale,
pourra,
en fin,
s’asseoir sur le trône laissé vacant.
Les lumières mauves et bleues,
comme le néon
qui crépite le mot crépuscule,
évoquent à la fois la brume et l’aurore,
la fin de l’ancien monde
la naissance du nouveau.
Mais le metteur en scène,
profondément petit bourgeois,
a préféré se complaire
dans la grise abjection
d’empires en décompositions,
plutôt que glorifier
etc
etc
etc …

Elles
le regardent
comme un objet planté
au ventre
de l’homme.
Pour le cueillir
ou l’arracher.
Ou au contraire,
elles le comparent
à un os.
Oui,
un os.
Elles tombent toujours
sur un os.
Elles se doutent bien
que dans cette histoire,
il y a quelque part
un cadavre,
qu’il faudra
bien ranger
dans leur placard,
polichinelle
toujours dans leur tiroir,
cercueil
d’avant la vie,
cathédrale
où toujours
ils veulent revenir,
tête renversée
vers les ogives,
la lumière
colorant le vitrail
C de la peau,
transparence
des veinules,
des marbrures.
C’est là
qu’elles les ramènent,
petits,
de plus en plus
petits,
bébés,
de plus en plus
bébés,
enivrés
de l’insipide-babil
des mères,
mamifiés,
fossilisés,
foetiIisés,
aphasiés
dans la lente coutée
de moëlle
des orgues
de la mort.
La caisse de Tekla
(caisse-armoire,
caisse-coffre-fort):
je la ressens
très fort,
comme très vraie.
Peut-être
est-ce typiquement
«féminin »,
ce besoin
d’un lieu secret,
fermé,
connu mais caché,
où enfermer
ses écrits,
ses souvenirs,
de menues choses,
des symboles …
L’existence
à travers les preuves
de l’existence.
Ecrire
pour prouver
qu’on existe.
L’accumulation
de feuillets écrits,
à relire,
pour se prouver
à soi-même
qu’on a vécu.
D’où le drame indicible
quand l’autre,
l’être aimé,
à qui on a donné
le manuscrit,
le déchire
et le brûle.
D’où la symbolique
des feuillets
dont Tekla
doit quasiment
se « dépiauter »,
comme si elle s’arrachait
à elle-même
la peau,
la vie …
Tekla
se débarrassant
le corps de ce manuscrit
pour courir
se jeter dans les bras
de son premier mari.
Et lui
qui la rejette.
La cruauté méprisante
de ceux
qui se sont crus
bafoués.
L’absence totale
d’amour.
Mais l’orgueil,
incommensurable.
Image : pour moi foudroyante, ressentie dans tout mon corps : Tekla qui tombe trois fois de tout son poids sur les genoux, pour se relever aussi vite, étonnement, quand l’impardonnable geste d’Adolphe ( la destruction de son manuscrit) lui est révélée par Gustave.
Un centième
de seconde :
la femme-enfant
est devenue
mère.
Aussitôt
dans tout mon être,
un éclair de haine
pour la légèreté,
la délicatesse
et l’étonnante élasticité
du geste héréditaire
par lequel
elle étouffe
et paralyse
l’homme
qu’elle porte
dans ses bras,
qu’elle efface
sous la caresse
de ses cheveux
lumineux.



La misogynie
est un acte d’amour
Dans la joie
qui anime
certaines à la vue du spectacle,
j’entends
moins le triomphe d’une cause
qu’une volonté obscure
de réduire
le champ des passions.
Tekla
ne s’y trompe pas
qui refuse le péché.




