Miroir, multiplication et effacement de l’acteur
Je vois des songes sous mes yeux ;
Et mon âme enclose sous verre,
Éclairant sa mobile serre,
Affleure les vitrages bleus.
Maurice Maeterlinck, Âme de serre,
SERRES CHAUDES, 1889.
Fabrication des aveugles : empreintes d’acteur
L’ACTRICE est adossée au mur. Son visage est recouvert de bandelettes blanches. Un masque de plâtre moulé à ses traits, qui a figé une expression tranquille et abandonnée. Un masque que les mains de la sculpteure extirpe maintenant du visage, lequel surgit de sa coquille blanche, vivant et souriant, avec l’apparence à la fois fraîche et froissée du réveil. À partir de ce masque de plâtre, la sculpteure modèle sur une motte de terre un visage légèrement démesuré, plus grand que nature. Ce visage de terre servira à son tour à mouler un autre masque, en plusieurs exemplaires.
Les six visages identiques de l’actrice nés de cette opération se retrouvent plus tard regroupés et perchés dans l’espace scénique, tels des masques mortuaires romains pour lesquels la tête pouvait représenter tout l’être. Un de ces masques blancs et aveugles reçoit la lumière d’une image vidéo. Le technicien vidéaste prend un des masques entre ses mains et l’ajuste légèrement de haut en bas, de droite à gauche, pour recueillir la projection vidéo, image du même visage. Ce faisant, il place le nez à la place du nez, les lèvres entre leurs commissures et les yeux dans les yeux. À sa façon, il refait singulièrement le même geste que celui de la sculpteure mais à l’envers. Du vrai visage de l’actrice, la sculpteure a pris la forme, une empreinte opaque, silencieuse et figée, tandis que le technicien, sur cette empreinte replace le contenu, l’image du visage coloré, sonore et mouvant. Ces ajustements du masque font fluctuer l’image vidéo qui se déforme dans son propre visage, matérialisant étrangement les portraits « effacés » de Bacon qui cherchent à fuir hors de leur figure. La projection trouve finalement sa forme et son volume recréant le visage en vie de l’actrice, six fois multipliée, à côté des six masques de l’acteur qui a subi le même processus. À travers ces étapes, le visage des deux acteurs s’est donc trouvé moulé, copié, multiplié et recomposé, avec des modifications presqu’imperceptibles, comme une bouche moins proé minente ou l’effacement de petites ridules d’expressions. Un certain lissage du modelé, non pas esthétique mais nécessaire pour retrouver et recueillir, au bout du processus, l’image du visage sans la dédoubler avec elle même. De ces gestes millénaires qui moulaient le visage des défunts, la technologie a refait simplement le chemin inverse, celui de remettre un ersatz de vie dans l’enveloppe des visages éteints..
Ces douze personnages virtuels, mémoire et trace de deux acteurs, jouent LES AVEUGLES de Maeterlinck. Perdus dans une forêt obscure, ceux-ci attendent leur guide disparu comme ils attendraient Dieu, mais c’est la mort qui semble plutôt advenir… De cet état ambigu situé quelque part entre la vie et la mort, entre l’illusion et une réalité tangible, ces présences fantomatiques parlent, quelques restes parcellaires de portraits du Caravage, de Hals ou de Rembrandt, cet ensemble de projections reste éloigné de l’écran plat, illusionniste et « absorbant » du cinéma et aspire davantage à se rapprocher de la scène « confrontante » et du lieu de rencontre qu’est le théâtre. « Nous ne sommes pas seuls ici. (…) On nous écoute » disent deux des aveugles, comme s’ils avaient conscience du spectateur face à eux… Il y a en effet une rencontre qui est proposée ici, aussi singulière soit-elle, avec un texte, un auteur, un metteur en scène et deux acteurs. Une rencontre entre deux recherches théâtrales, celle de l’auteur Maurice Maeterlinck et celle du metteur en scène Denis Marleau. Le premier tendait à se délester de l’acteur ; le deuxième cherche à représenter et à incarner sur scène l’irreprésentable tels le double, le spectre ou le fantôme, ce qu’il a élaboré par des expériences avec la vidéo.






