Patrick Duquesne pour le collectif 1984
Les artistes n’ont fait qu’interpréter le monde, ce qui compte c’est de le transformer.
Dernièrement, lors du démarrage d’un atelier de théâtre-action pour adultes, nous avons réparti les participants par groupe de trois et leur avons demandé de réaliser une courte scène théâtrale dont le seul texte devait provenir de paroles choisies individuellement pour se présenter au reste du groupe. Une des équipes avait curieusement choisi les termes café, thé et lait. À la suite de leur courte présentation, intrigués par l’étrange coïncidence qui aurait voulu que chacun choisisse une boisson pour se présenter, nous les avons interrogés. En fait, nous expliquèrent-ils, ils avaient d’abord choisi les termes Mistral, mercure et lionne pour se définir respectivement, mais ces mots leur paraissaient impossibles à mettre collectivement en scène, et ils s’étaient donc rabattus « pour le bien du spectacle » sur des termes sans doute plus quotidiens, mais faisant partie d’une même famille logique et, pensaient-ils, plus faciles à transposer théâtralement. Pour la réussite du spectacle, ils avaient donc volontairement réprimé leur propre parole.
On pourrait longuement discuter sur les valeurs que véhiculent une société poussant à semblable autocensure. On pourrait philosopher indéfiniment sur cette attitude si caractéristique d’une époque où les hommes estiment la défense de leur propre parole moins importante que la réussite de leur paraître. Mais il suffira ici, pour mettre en relief la dynamique que nous défendons dans nos ateliers, de souligner en quoi le cœur de notre activité consiste précisément à faire en sorte que les acteurs qui travaillent avec nous, qu’ils soient professionnels ou non, défendent les Mistral, mercure et lionne qui surgissent d’eux,et qu’ils n’acceptent sous aucun prétexte — et surtout pas celui de la représentation — de brider cette parole. Il est certainement plus aisé de se représenter devant les autres que d’assumer la difficulté d’une parole propre, mais nous pensons que l’effort en vaut la chandelle, et qu’en révélant, puis en défendant résolument les images avec lesquelles nous affirmons notre existence, nous construisons aussi la possibilité, dans la vie réelle, d’assumer la lutte commune pour transformer le monde actuel. À contre-courant, nous voulons que nos ateliers soient des lieux où l’on puisse continuer à se poser les questions fondamentales qui nous hantent. Dans nos ateliers, tout processus de création commence d’une façon ou d’une autre par ces mises au point.
Mais qu’est-ce donc qu’un processus de création ?

