TOUT ME POUSSE VERS LA RUE et ses innombrables espaces publics. Écrire et marcher me semble indissociable. Regarder le monde d’un pas décidé,s’arrêter en son sein, se mêler de la réalité et fabriquer des choses qui se disent, des choses à proférer, pratiquer cela quotidiennement, voilà quel est mon mode d’écriture. Rien d’étonnant à ce que les espaces sociaux soient devenus des endroits que j’aime habiter. Bien sûr, la teneur même de ce que j’écris, et que je destine à la scène, est empreinte d’une recherche qui ne cache pas ses correspondances avec les enjeux d’un travail social. La quête identitaire, la révolte des corps, la douleur de la chair sociale mise à vif sont autant de matériaux issus du réel qui hantent mon écriture. Mais, étrangement, ce qui me pousse à rencontrer des non-professionnels tient d’une observation des corps qui se meuvent sur un plateau. Il y a, c’est indéniable, quelque chose d’extraordinaire qui se produit lorsque, sur les planches d’un théâtre, un corps d’amateur s’avance et produit des sons. Il y a une énergie fragile et terrifiante qui se dégage de cette personne qui parvient à la scène. Cela tient de l’urgence, de la précipitation parfois, de la rage, il me semble. Et, je ne peux que constater l’échange fructueux qui se produit avec ce qu’il m’a été donné d’écrire pour cet instant-là.
Une ombre incertaine s’avance avec difficulté, empêchée par un vent improbable. Soudain, la résistance cède et voilà la masse qui s’accélère, les mots qui déboulent, le corps douteux mis en lumière s’arrête comme au bord d’un précipice. La posture
est dangereuse et ridicule à la fois. L’être peut disparaître dans l’hypothétique gouffre et pour y échapper, il multiplie les gestes aléatoires qui maîtriseront l’équilibre.
Je crois que c’est cela qui se passe, en tout cas c’est ce que je vois, lorsque, lors d’un atelier « socio-artistique », un participant parvient à faire théâtre de ce qu’il est et des outils qui lui ont été transmis. Il y a quelque chose de l’amour et de la haine du reste du monde qui se joue devant mes yeux, un affrontement qui me fascine et auquel je veux participer. Il y a de la rage pour apparaître sur le plateau, de la rage pour s’inventer un vent à charger, de la rage pour échapper à la force d’inertie, de la rage enfin pour ne pas s’effondrer ou plonger dans le trou. C’est bien sûr tout le corps social qui est mis en abîme et au-delà, plus essentiellement ce sont les fondements même du geste dramatique qui sont représentés. Car, force est de constater que l’histoire des corps de théâtre et de danse est depuis ses prémices sujette à cette opposition des forces internes et externes qui dans maintes cultures ancestrales et modernes des arts du spectacle est devenue le précepte fondamental d’une tradition qui se perpétue1.
Loin de renier mes rapports évidents avec un travail dramaturgique exigeant et professionnel, je ne peux que constater mes allées et venues incessantes entre l’espace social et ses « amateurs » et le théâtre subventionné et ses « acteurs ». Je tiens pour évident que ces deux univers cohabitent et nouent des relations symbiotiques et ne veux en rien participer au débat abscons qui voudrait voir s’affronter « réalité » et « comédie », se déchirer « non-professionnels » et « comédiens ». Les enjeux sont ailleurs, ils sont artistiques, esthétiques et poétiquement politiques.
Il est évident que cette réflexion sur ce qui m’attire dans le terrain social est née au fil de mes expériences. Elles n’ont pas toutes été des réussites, elles n’ont pas toutes donné lieu à des instants précieux, mais elles ont sans aucun doute participé de ce que j’écris aujourd’hui et qui apparaît de temps à autre sur une scène de théâtre. Je ne prétends pas savoir comment tout s’emboîte pour former de la matière propre à la création, mais il me revient souvent en mémoire, sous forme de tableaux édifiants, quelques-uns des événements que j’ai vécus dans ces territoires où se mêlent intime et public, où se tisse et se découd à vue une toile que l’on dit sociale.
Il y a ce jeune homme qui va bientôt sortir de prison. Dans une salle au cœur d’un bâtiment carcéral bruxellois. Il vient de recevoir le texte qu’il va devoir porter sur la scène.
D’emblée, il a à peine parcouru le feuillet que je lui ai tendu, il prétend n’y rien comprendre. « Ce n’est pas comme cela que l’on parle », dit-il. Je ne le sais que trop et c’est ce savoir qu’il va me falloir lui transmettre. Dire le monde autrement n’est pas une coquetterie de théâtreux, ce n’est pas une volonté d’être singulier, c’est avant tout relater un autre regard sur le monde. Il se retire pour lire sereinement ce qui deviendra « son » texte. Plus tard, il reviendra vers moi pour me dire qu’il a bien compris de quoi il s’agissait et il émet cependant un doute quant à la façon dont sera reçu ce texte. Il est vrai que le spectacle que nous tentons de construire sera présenté dans un théâtre, mais aussi dans les murs même de la prison. Il sait que ses co-détenus ne sont pas tendres avec la poésie, du moins, le croit-il, fort de son évidente appartenance à un univers qui n’est pas le mien et dont je ne suis pas sensé connaître les règles. Pourtant quelques semaines plus tard, il adoptera les mots que je lui ai confiés. Il fera sien ce monologue d’un trépassé, victime d’un fait divers. Je le vois accroché aux cintres, habillé tout de blanc, prendre la parole avec peine et tension. Son corps devenu roche semble traversé par le texte, son texte, celui qui dit les mots d’une victime de la violence humaine. Lui qui d’ici peu sortira de prison, est celui qui ouvre le spectacle. Un point blanc au plafond du théâtre. La dernière cheminée2 est un spectacle qui a réuni des détenus et des jeunes en voie de rupture sociale. Les répétitions et la préparation se firent dans les bâtiments de la prison de Saint-Gilles. L’enjeu était clair : former un groupe d’amateurs à partir de personne en devenir qui se trouvent chacune à des endroits fragiles de leur chemin. Sortir de prison… Entrer en détention… Faire du théâtre avec cela… Trouver une suite de mots pour ces personnes-là, pour que cela fasse théâtre de ce qu’ils sont. En sachant qu’il n’y a aucune vertu à ma présence dans ce genre d’endroit, car s’il y a un seuil à ne pas franchir c’est bien celui-là. Je ne franchis pas la pensée qui ferait de moi un guérisseur des douleurs et des blessures sociales.

