Un Théâtre Enragé, une représentation de la gaucherie
Non classé

Un Théâtre Enragé, une représentation de la gaucherie

Le 18 Oct 2004
Article publié pour le numéro
Le théâtre dans l'espace social - Couverture du Numéro 83 d'Alternatives ThéâtralesLe théâtre dans l'espace social - Couverture du Numéro 83 d'Alternatives Théâtrales
83
Article fraîchement numérisée
Cet article rejoint tout juste nos archives. Notre équipe le relit actuellement pour vous offrir la même qualité que nos éditions papier. Pour soutenir ce travail minutieux, offrez-nous un café ☕

TOUT ME POUSSE VERS LA RUE et ses innom­brables espaces publics. Écrire et marcher me sem­ble indis­so­cia­ble. Regarder le monde d’un pas décidé,s’arrêter en son sein, se mêler de la réal­ité et fab­ri­quer des choses qui se dis­ent, des choses à profér­er, pra­ti­quer cela quo­ti­di­en­nement, voilà quel est mon mode d’écriture. Rien d’étonnant à ce que les espaces soci­aux soient devenus des endroits que j’aime habiter. Bien sûr, la teneur même de ce que j’écris, et que je des­tine à la scène, est empreinte d’une recherche qui ne cache pas ses cor­re­spon­dances avec les enjeux d’un tra­vail social. La quête iden­ti­taire, la révolte des corps, la douleur de la chair sociale mise à vif sont autant de matéri­aux issus du réel qui hantent mon écri­t­ure. Mais, étrange­ment, ce qui me pousse à ren­con­tr­er des non-pro­fes­sion­nels tient d’une obser­va­tion des corps qui se meu­vent sur un plateau. Il y a, c’est indé­ni­able, quelque chose d’extraordinaire qui se pro­duit lorsque, sur les planch­es d’un théâtre, un corps d’amateur s’avance et pro­duit des sons. Il y a une énergie frag­ile et ter­ri­fi­ante qui se dégage de cette per­son­ne qui parvient à la scène. Cela tient de l’urgence, de la pré­cip­i­ta­tion par­fois, de la rage, il me sem­ble. Et, je ne peux que con­stater l’échange fructueux qui se pro­duit avec ce qu’il m’a été don­né d’écrire pour cet instant-là.

Une ombre incer­taine s’avance avec dif­fi­culté, empêchée par un vent improb­a­ble. Soudain, la résis­tance cède et voilà la masse qui s’accélère, les mots qui déboulent, le corps dou­teux mis en lumière s’arrête comme au bord d’un précipice. La pos­ture
est dan­gereuse et ridicule à la fois. L’être peut dis­paraître dans l’hypothétique gouf­fre et pour y échap­per, il mul­ti­plie les gestes aléa­toires qui maîtris­eront l’équilibre.

Je crois que c’est cela qui se passe, en tout cas c’est ce que je vois, lorsque, lors d’un ate­lier « socio-artis­tique », un par­tic­i­pant parvient à faire théâtre de ce qu’il est et des out­ils qui lui ont été trans­mis. Il y a quelque chose de l’amour et de la haine du reste du monde qui se joue devant mes yeux, un affron­te­ment qui me fascine et auquel je veux par­ticiper. Il y a de la rage pour appa­raître sur le plateau, de la rage pour s’inventer un vent à charg­er, de la rage pour échap­per à la force d’inertie, de la rage enfin pour ne pas s’effondrer ou plonger dans le trou. C’est bien sûr tout le corps social qui est mis en abîme et au-delà, plus essen­tielle­ment ce sont les fonde­ments même du geste dra­ma­tique qui sont représen­tés. Car, force est de con­stater que l’histoire des corps de théâtre et de danse est depuis ses prémices sujette à cette oppo­si­tion des forces internes et externes qui dans maintes cul­tures ances­trales et mod­ernes des arts du spec­ta­cle est dev­enue le pré­cepte fon­da­men­tal d’une tra­di­tion qui se per­pétue1.

Loin de renier mes rap­ports évi­dents avec un tra­vail dra­maturgique exigeant et pro­fes­sion­nel, je ne peux que con­stater mes allées et venues inces­santes entre l’espace social et ses « ama­teurs » et le théâtre sub­ven­tion­né et ses « acteurs ». Je tiens pour évi­dent que ces deux univers cohab­itent et nouent des rela­tions sym­bi­o­tiques et ne veux en rien par­ticiper au débat abscons qui voudrait voir s’affronter « réal­ité » et « comédie », se déchir­er « non-pro­fes­sion­nels » et « comé­di­ens ». Les enjeux sont ailleurs, ils sont artis­tiques, esthé­tiques et poé­tique­ment poli­tiques.

Il est évi­dent que cette réflex­ion sur ce qui m’attire dans le ter­rain social est née au fil de mes expéri­ences. Elles n’ont pas toutes été des réus­sites, elles n’ont pas toutes don­né lieu à des instants pré­cieux, mais elles ont sans aucun doute par­ticipé de ce que j’écris aujourd’hui et qui appa­raît de temps à autre sur une scène de théâtre. Je ne pré­tends pas savoir com­ment tout s’emboîte pour for­mer de la matière pro­pre à la créa­tion, mais il me revient sou­vent en mémoire, sous forme de tableaux édi­fi­ants, quelques-uns des événe­ments que j’ai vécus dans ces ter­ri­toires où se mêlent intime et pub­lic, où se tisse et se découd à vue une toile que l’on dit sociale.

Il y a ce jeune homme qui va bien­tôt sor­tir de prison. Dans une salle au cœur d’un bâti­ment car­céral brux­el­lois. Il vient de recevoir le texte qu’il va devoir porter sur la scène.

D’emblée, il a à peine par­cou­ru le feuil­let que je lui ai ten­du, il pré­tend n’y rien com­pren­dre. « Ce n’est pas comme cela que l’on par­le », dit-il. Je ne le sais que trop et c’est ce savoir qu’il va me fal­loir lui trans­met­tre. Dire le monde autrement n’est pas une coquet­terie de théâtreux, ce n’est pas une volon­té d’être sin­guli­er, c’est avant tout relater un autre regard sur le monde. Il se retire pour lire sere­ine­ment ce qui devien­dra « son » texte. Plus tard, il revien­dra vers moi pour me dire qu’il a bien com­pris de quoi il s’agissait et il émet cepen­dant un doute quant à la façon dont sera reçu ce texte. Il est vrai que le spec­ta­cle que nous ten­tons de con­stru­ire sera présen­té dans un théâtre, mais aus­si dans les murs même de la prison. Il sait que ses co-détenus ne sont pas ten­dres avec la poésie, du moins, le croit-il, fort de son évi­dente appar­te­nance à un univers qui n’est pas le mien et dont je ne suis pas sen­sé con­naître les règles. Pour­tant quelques semaines plus tard, il adoptera les mots que je lui ai con­fiés. Il fera sien ce mono­logue d’un tré­passé, vic­time d’un fait divers. Je le vois accroché aux cin­tres, habil­lé tout de blanc, pren­dre la parole avec peine et ten­sion. Son corps devenu roche sem­ble tra­ver­sé par le texte, son texte, celui qui dit les mots d’une vic­time de la vio­lence humaine. Lui qui d’ici peu sor­ti­ra de prison, est celui qui ouvre le spec­ta­cle. Un point blanc au pla­fond du théâtre. La dernière chem­inée2 est un spec­ta­cle qui a réu­ni des détenus et des jeunes en voie de rup­ture sociale. Les répéti­tions et la pré­pa­ra­tion se firent dans les bâti­ments de la prison de Saint-Gilles. L’enjeu était clair : for­mer un groupe d’amateurs à par­tir de per­son­ne en devenir qui se trou­vent cha­cune à des endroits frag­iles de leur chemin. Sor­tir de prison… Entr­er en déten­tion… Faire du théâtre avec cela… Trou­ver une suite de mots pour ces per­son­nes-là, pour que cela fasse théâtre de ce qu’ils sont. En sachant qu’il n’y a aucune ver­tu à ma présence dans ce genre d’endroit, car s’il y a un seuil à ne pas franchir c’est bien celui-là. Je ne fran­chis pas la pen­sée qui ferait de moi un guéris­seur des douleurs et des blessures sociales.

Non classé
2
Partager
Partagez vos réflexions...

Vous aimez nous lire ?

Aidez-nous à continuer l’aventure.

Votre soutien nous permet de poursuivre notre mission : financer nos auteur·ices, numériser nos archives, développer notre plateforme et maintenir notre indépendance éditoriale.
Chaque don compte pour faire vivre cette passion commune du théâtre.
Nous soutenir
Précédent
Suivant
Article publié
dans le numéro
Le théâtre dans l'espace social - Couverture du Numéro 83 d'Alternatives Théâtrales
#83
mai 2025

Le théâtre dans l’espace social

19 Oct 2004 — Souvenirs de spectacle. Traquer les « images qui restent », signes pour Peter Brook d’un spectacle qui ne laisse pas…

Sou­venirs de spec­ta­cle. Tra­quer les « images qui restent », signes pour Peter Brook d’un spec­ta­cle qui ne…

Par Paul Decleire et Frédérique Pint
Précédent
17 Oct 2004 — Patrick Duquesne pour le collectif 1984 Dernièrement, lors du démarrage d’un atelier de théâtre-action pour adultes, nous avons réparti les…

Patrick Duquesne pour le col­lec­tif 1984 Dernière­ment, lors du démar­rage d’un ate­lier de théâtre-action pour adultes, nous avons répar­ti les par­tic­i­pants par groupe de trois et leur avons demandé de réalis­er une courte scène théâ­trale…

Par Patrick Duquense
La rédaction vous propose

Bonjour

Vous n'avez pas de compte?
Découvrez nos
formules d'abonnements

Mot de passe oublié ?