L’ignorance n’ayant jamais empêché qu’on ait des opinions, il n’est pas surprenant qu’en ce qui concerne les arts du spectacle, les Européens envient l’énergie des Américains, leur sens de l’aventure et leur engagement sans relâche dans l’expérimentation, tandis que ceux-ci envient les subventions d’état acquises en Europe.
Considérant l’Amérique de l’une ou l’autre grande ville européenne (à l’exception peut-être de Berlin), sans doute désirerais-je ardemment un environnement où chaque jour me mènerait joyeusement de Chaikin à Foreman, à Wilson, à Mabou Mines, au Bread and Puppet, ou encore à de petits groupes aux noms bizarres qui présentent des configurations de danseurs à peine définissables qui font des sons étranges, d’acteurs qui restent muets, jouant à incarner des pierres, des arbres, des girafes, ou des machines qui se comportent en humains, ou plus probablement, des humains qui se comportent en machines. Voir l’Europe de l’Amérique, d’autre part, rappelle d’ordinaire à l’acteur américain ou même au spectateur éclairé que l’abondance d’argent, le temps de répétition et un puhlic fidèle, ce doit être formidable.
Qu’aucune de ces visions n’approche de la réalité importe peu. Les mythes sont plus attrayants. D’ailleurs, même si ce qu’on dit sur les expériences américaines et la prospérité européenne est fort exagéré, il est vrai, cependant, que l’Amérique est à la base de beaucoup de ce qui est original dans tous les arts, malgré des finances réduites. Il est tout aussi vrai que les subsides distribués si abondamment dans de nombreux pays européens ne conduisent pas nécessairement à autre chose que davantage de sécurité pour un plus grand nombre d’artistes. Cela ne mène pas obligatoirement à de l’audace, à des innovations ou même à quelque chose d’aussi mitigé que des réformes radicales.
Par ailleurs, personne ne croit plus que la pauvreté relative de l’Amérique soit la panacée qui induise à des oeuvres intéressantes et neuves : ce mythe, désormais, à vécu. Il n’y a plus que chez Puccini que l’artiste affamé demeure une figure romantique.
Si je ne suis pas en position d’évaluer les effets des subventions en Europe, je puis jeter sur les vingt dernières années d’expérimentation américaine un regard rétrospectif et déceler plusieurs causes probables de ses moments de gloire. Avant d’y procéder, il me faut néanmoins m’attarder à quelques excentricités du vocabulaire américain : l’accomplissement artistique se réfère ici, de manière persistante, à deux mots : réussite et échec. Mais il n’y a pas de lien obligé avec ce qu’a aussi tenté l’artiste : au contraire, en Amérique plus que nulle part ailleurs au monde, on confond toujours succès de billetterie et succès artistique. L’économie conserve la vedette par rapport aux acteurs.
Héritage des constitutions particulières d’investissements spéculatifs à Broadway, l’idée de succès financier s’est tout aussi bien étendue aux théâtres alternatifs, non-rentables et non-traditionnels, de manière sinistre et détériorante. Si la pauvreté, dans ces théâtres, n’a jamais été source de travail novateur, la réussite financière n’y a jamais garanti l’honnêteté artistique. Ou pour le formuler en termes plus familiers — et, admettons-le, plus sinistres — l’économie traditionnelle américaine a une capacité sans bornes d’absorption et de récupération des aventures et des expériences.
Il n’est, dès lors, pas difficile de désigner les gloires. Leur devenir est, néanmoins, clairement fonction de l’économie : de ses a priori, de son langage, de ses valeurs. Vingt ans après le début des expériences les plus significatives, il n’est pas difficile de faire le partage entre celles qui ont abouti et les autres. (Il est, bien sûr, moins aisé de se livrer à une spéculation sur les vingt années à venir).
L’aboutissement heureux, c’est qu’un vide a été rempli au moment opportun. Autour de 1960, les jeunes artistes américains du spectacle savaient que le théâtre traditionnel, à Broadway surtout, ne voulait pas d’eux. Les meilleurs auteurs étaient Tennessee Williams et Arthur Miller, l’un enfermé dans la psychologie, l’autre dans la réprobation sociale, tous deux dépendants de la narration linéaire et — il n’y a pas là contingence — du succès de billetterie. Le pauvre Williams avait fait l’expérience d’une pièce épique et débordante, Camino Real ; Broadway l’a détestée et il n’a plus jamais rien fait de semblable. Dans la plupart de ses pièces ultérieures, Miller n’a pas poursuivi la recherche sur le temps entreprise dans Mort d’un commis-voyageur et ses drames isbséniens d~plumés n’ont pas renouvelé ce premier succès de Broadway. En résumé, le représentant le plus visible du théâtre américain, Broadway, semblait ignorer l’existence des autres arts, que le récit pouvait ne plus s’exempter de densité, ou qu’une vision pouvait être à la fois comique et tragique. Poursuivre une carrière dans le théâtre américain à ce moment-là paraissait de peu d’envergure et sans perspectives pour l’esprit, comme d’aller à l’université pour rejoindre l’équipe de football plutôt que pour lire Proust ou Joyce, rédiger des travaux de recherche ou travailler en laboratoire. Puisqu’il n’y avait pas d’alternative, il fallait la créer.
Ce qui est né alors n’avait pas vraiment cours dans le reste du monde théâtral. (Nous découvririons ensuite qu’à la même époque, un Polonais du nom de Grotowski mettait en oeuvre des idées semblables, avec des appuis financiers nettement plus importants). Toute cette période mériterait plus d’un paragraphe ; il est néanmoins raisonnable d’épingler les éléments suivants : le théâtre de l’absurde, les ateliers d’improvisation Off-Off Broadway ont mené beaucoup de leurs participants au succès de marché. Les uns ont trouvé du travail dans les universités, d’autres se sont associés à des agents et producteurs qui avaient pour tâche de « faire passer » leur travail à Broadway ou à Hollywood. L’explosion d’énergie créative autour de 1965 avait été extraordinaire, mais le processus d’absorption était plus ou moins achevé au début de la décennie suivante. (Le Living Théâtre a été littéralement contraint à l’exil à cause de son incapacité radicale à s’adapter aux règles traditionnelles, aux systèmes de financement).
Il n’y avait pas que ces expériences de groupe, non-linéaires qui s’épanouissaient en dehors de Broadway. New York, comme on dit au touriste, ce n’est pas l’Amérique. De même, si Broadway et ses prolongements tenaient le haut du pavé, ils ont fait place à cette époque à des théâtres institutionnels dans des villes à travers tout le pays. Le plus souvent, ces théâtres étaient (et demeurent) voués à remplir une lacune supplémentaire de la vie théâtrale américaine : les siècles de répertoire des Grecs et de Shakespeare à Tchékov, Ibsen, Shaw et O’Neill étaient négligés par Broadway tout en ne figurant pas parmi les intérêts de pratique qui allaient de soi dans les groupes expérimentaux et d’improvisation. Et c’est avec ces théâtres, en majorité plats, sans personnalité et tristement dépourvus de volonté expérimentatrice, qu’est née une industrie en miniature qui n’a pas de nom reconnu mais qu’on peut à juste titre appeler Management Game.
Il va de soi que l’implication de l’argent entraîne l’existence de responsables pour le trouver, le distribuer et en contrôler l’usage.
Il y avait déjà eu en Amérique des théâtres en dehors de Broadway, dont certains, tels le Group Theatre et le Mercury Theatre durant les années ‘30, fonctionnaient comme enclaves alternatives en son sein. Mais il était notoire que ces tentatives étaient vouées à l’échec.: il n’y avait pas de systèmes planifiés qui puissent maintenir à flot ce qui, après tout, était une opération dénuée de la perspective de recouvrer suffisamment ses coûts grâce à l’enthousiasme du public ; quand s’émoussait l’intérêt des spectateurs pour telle ou telle production, il fallait à ces théâtres reprendre à zéro la collecte de fonds. Puisque c’était là une affaire épuisante, la majorité des acteurs et au moins un metteur en scène prodigieux : Orsan Welles, ont fui à Hollywood.
L’apparition de théâtres régionaux et de centres consacrés aux arts du spectacle dans les villes principales était, c’est compréhensible, l’occasion d’instituer des systèmes financiers plus ordonnés. Il était inévitable que s’ensuive la course au Management Game.
C’est l’Europe qui a fourni les premiers modèles, en particulier I’ « Arts Council » de Grande-Bretagne. Mais très vite se sont développés de nouveaux modèles, aux dispositions, aux valeurs et aux priorités typiquement américaines. La moindre n’était pas l’idée que la direction de théâtre pouvait s’enseigner comme discipline spécifique, d’où sont nés des cycles d’études diplomées dans plusieurs universités importantes. Des rêves de la jeunesse fascinée par les planches et qui autrement aurait sans doute poursuivi sans grand espoir des carrières généralement incertaines d’acteur, de metteur en scène, de scénographe ou de dramaturge, on arrachait une nouvelle classe d’animal de théâtre qui savait que, diplôme en poche, un travail s’offrait.
Mais — et c’est ici que cette chronique rapide doit lâcher du lest — pas un travail dans les théâtres expérimentaux. Echapper à la tradition en art implique une organisation non-traditionnelle, voire improvisée. Aux débuts de l’Open Theatre de Joseph Chaikin peu après 1960, chaque acteur contribuait à raison de 5 dollars chaque mois pour la location de l’espace de répétition. C’était tout ; pas d’autre système de développement, pas de recherche du public, pas de systèmes tortueux de survie en tant que groupe, — rien de tout cela n’avait été envisagé. Et il a fallu bien des années pour que se développent un petit nombre de systèmes.
Quand l’Open Theatre a fait un succès Off-Broadway de America Hurrah de Jean-Claude van ltallie, produit par un management traditionnel qui visait le profit, il a dû suspendre, un temps, ses propres ateliers d’improvisation. Quand c’étaient les acteurs qui procuraient la subvention, leur travail véritable : les ateliers, se poursuivait. Englués dans des systèmes de production et de management, ils pouvaient sans doute cesser de travailler comme serveurs ou professeurs mais, de même que leurs prédécesseurs de l’époque du Group et du Mercury, toujours à la recherche de fonds, le vrai travail s’envolait en fumée. Il faut dire que des systèmes plus sophistiqués sont apparus avec les années : l’Open Theatre, La Marna et nombre de groupes nés dans leur sillage ont trouvé quelque appui auprès des fondations fédérales, statales ou privées assez nouvelles qui s’étaient mises à subventionner partiellement les théâtres régionaux plus traditionnels. Mais les équipes de management fraîches émoulues de l’université, pour ne pas parler des diverses fondations elles-mêmes, trouvaient rarement la volonté ou les moyens de maintenir en vie l’expérimentation.
Le Management Game visait des enjeux plus élevés : de grands centres de spectacle, de nouveaux bâtiments de théâtre et la satisfaction de gens aisés qui aimaient à voir graver leur nom au dos des sièges des nouveaux théâtres ou, donateurs importants, à attribuer leur nom au théâtre lui-même. En résumé, les diverses subventions publiques et privées allaient à un théâtre non-commercial dont on attendait qù’il fasse bonne figure dans un monde de profit. On n’attendait pas que la billetterie rapporte, mais il fallait en donner l’apparence. A chaque étape de la création, de l’organisation et du management, il y avait des niveaux prescrits de succès à atteindre. Le bon travail seul ne suffisait plus ; les théâtres devaient également faire preuve de bonne volonté, ce qui, en pratique, signifiait un répertoire de compromis, pour que le directeur puisse satisfaire tout le monde tout le temps.
Tout ceci s’associe à une autre excentricité américaine : un système de taxation qui récompense les gens aisés de dégrèvements fiscaux s’ils donnent aux nécessiteux des sciences et des arts. Bien sûr, ils donnent plus aux sciences, comme le fait également — sous forme de dépenses militaires, de recherche nucléaire et spatiale — le gouvernement fédéral. Mais les arts ont continué à espérer en des subventions de plus en plus élevées. Les récentes attaques de choc de l’Administration Reagan envers tous les nécessiteux autres que militaires, et spécifiquement, la réduction d’un tiers du budget pour 1982 du National Endowment for the Arts, ont rappelé aux artistes, non seulement une dépendance systématique qui nuit à la santé de leur activité, mais aussi à quel point la sensibilité des Américains doit encore évoluer. Si ce n’était qu’une question de sensiblité, néanmoins, les solutions tomberaient peut-être en place automatiquement : on pourrait, par exemple, éduquer le public au moyen des techniques publicitaires déjà si bien rôdées par la majorité des chefs réactionnaires, gouvernementaux et de sociétés, de notre état. Ou, comme psalmodiait la Gauche avant de s’émousser et de se diviser en opposition institutionnelle : « Organisez ! » Mais il est peu probable que ceci se fasse en Amérique, du moins dans un proche avenir.


