Joseph Papp, père adoptif de l’avant-garde américaine

Joseph Papp, père adoptif de l’avant-garde américaine

Le 28 Oct 1981
Sister Suzie Cinema
Photo: Carol Rosegg
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Il fait chaud — c’est un de ces jours de chaleur humide qui ponctuent les étés new-yorkais, prenant les touristes par sur­prise et inci­tant les autochtones à se repli­er, en rêve ou en réal­ité, sur quelqu’endroit plus frais. Joseph Papp, pro­duc­teur du New York Shake­speare Fes­ti­val, est assis à son bureau du Pub­lic The­ater dans le bas de Man­hat­tan. Bien que les épais murs néo-renais­sance de l’ancienne Bib­lio­thèque Astor gar­dent les vapeurs de juil­let à dis­tance raisonnable, il fait chaud ici aus­si. Mais la tem­péra­ture n’est pas affaire de degrés Cel­sius. La vaste pièce, emplie de meubles usés et con­fort­a­bles, parsemée de livres, de papiers et de quelques-unes des nom­breuses dis­tinc­tions qu’ont reçues Papp et le Fes­ti­val au cours des années, fait ray­on­ner le mes­sage : ici, on tra­vaille. La cause pre­mière de l’énergie, c’est sans con­teste Papp lui-même, déten­du, en cos­tume d’été chif­fon­né, mâchant un éter­nel cig­a­re, atten­tif mais un peu préoc­cupé de l’activité débor­dante de l’autre côté de la porte du bureau. Et au-delà, en effet, des acteurs crâ­nent, les pan­talons dans les bottes, atten­dant de pass­er l’audition pour le Roi des Pirates dans le dernier suc­cès de Broad­way que Papp a pro­duit, une ver­sion mod­ernisée des Pirates of Pen­zance de Gilbert et Sul­li­van mise en scène par Wil­ford Leach. Aus­si, non loin de là met-on la dernière main à la ver­sion télévisée d’Alice, adap­tée de Lewis Car­roll par Eliz­a­beth Swa­dos, avec Meryl Streep. Dans une salle voi­sine, le met­teur en scène Des McAnuff et sa com­pag­nie répè­tent Hen­ry IV (1ère par­tie) de Shake­speare, qui doit être présen­té à Cen­tral Park plus tard cet été. La nuit précé­dente, La tem­pête, mise en scène par Lee Breuer et Ruth Maleczech des Mabou Mines, a con­nu, dans ce parc, sa pre­mière.

C’est ce dernier spec­ta­cle qui prime dans l’esprit de Papp pour l’instant. Toutes les cri­tiques ne sont pas encore parues, et cela n’a pas été sans peine de met­tre ces deux maîtres de l’avant-garde sur la voie des courants prin­ci­paux du théâtre : cinq semaines de répéti­tion (les spec­ta­cles ·des Mabou Mines pren­nent sou­vent un an de ges­ta­tion ou plus), des acteurs qui ne sont pas néces­saire­ment au fait des tech­niques du théâtre expéri­men­tal (cer­tains mem­bres de MM tra­vail­lent ensem­ble depuis près de vingt ans), des régle­ments syn­di­caux stricts et un gros bud­get (c’est là peut-être — ô ironie — le plus décon­cer­tant pour des met­teurs en scène habitués à tir­er tout de rien) — il y a là bien des habi­tudes à pren­dre.

Papp lui-même a quelques doutes quant au suc­cès d’ensemble de la pro­duc­tion, mais il l’évoque, de même que ses met­teurs en scène, avec fierté, con­vic­tion, et l’acharnement pro­tecteur du père sévère qui apprend à nag­er à ses enfants : « Je les ai jetés à l’eau pour les con­fron­ter aux exi­gences d’une grande pro­duc­tion coû­teuse. Cette expéri­ence les a éprou­vés et je suis heureux de leur avoir procuré la leçon. Cela sera rentable pour notre théâtre. Ils ont fait la ren­con­tre de Shake­speare, le plus grand des grands maîtres, ce dont ne pour­ra que béné­fici­er leur tra­vail futur ».

Allant au Pub­lic il y a cinq ans, sans doute aurait-on vu des pièces de l’un des jeunes auteurs dra­ma­tiques que Papp avait choisi d’appuyer et de pro­mou­voir : David Rabe, John Guare, Thomas Babe, Ed Bullins, Miguel Pinero, pour en citer quelques-uns. On pour­rait définir ces écrivains comme des obser­va­teurs exigeants de la vie con­tem­po­raire, tra­vail­lant pour la plu­part à par­tir de la tra­di­tion nat­u­ral­iste améri­caine, mais l’abandonnant pour expéri­menter s’ils en ressen­taient la néces­sité. Le plus sou­vent, ils se con­cen­traient sur des ques­tions poli­tiques et sociales, prê­tant beau­coup d’attention aux groupes minori­taires. Citons les pièces à thème viêt-namien de Rabe, Sticks and Bones et Stream­ers, et Short Eyes, le rude drame de la vie car­cérale écrit par Pinero.

Le spec­ta­teur trou­ve tou­jours ce type de pièces au Pub­lic The­ater. Mais durant les cinq dernières années, ce lieu est devenu la source d’un autre genre de nour­ri­t­ure artis­tique. Tan­dis que l’énergie à la base de l’explosion d’expérimentation théâ­trale, dans ce pays, durant les deux dernières décen­nies, s’est mise à dimin­uer et à se dis­siper, beau­coup, par­mi les artistes et les com­pag­nies d’avant-garde qui ont mon­tré le plus de verve créa­trice et de capac­ité à sur­vivre, ont trou­vé refuge chez Papp. Out­re Mabou Mines, il y a aus­si Richard Fore­man et son Onto­log­i­cal Hys­teric The­ater, Eliz­a­beth Swa­dos et André Ser­ban, qui ont tra­vail­lé à la fois avec la com­pag­nie inter­na­tionale de Peter Brook et avec La Mar­na, Wil­ford Leach qui est ancien directeur artis­tique de cette dernière com­pag­nie, Joseph Chaikin du Open The­atre et, très récem­ment Des McAnuff et le Dodger The­ater Com­pa­ny.

Marie Stuart
Photo : Susan Cook
Marie Stu­art
Pho­to : Susan Cook

Selon Papp, il y a encore place pour d’autres, et ils arrivent. Son aide peut aller de l’engagement des artistes comme met­teurs en scène et du paiement de leurs pro­duc­tions, comme pour Swa­dos, Ser­ba et Fore­man, à l’offre gra­tu­ite d’un espace de répéti­tion et de représen­ta­tion, ce qui est le cas pour Mabou Mines et la Dodger Com­pa­ny, qui demeurent, par ailleurs, respon­s­ables de leur pro­pre bud­get.

Qu’est-ce qui attire le pro­duc­teur de A Cho­rus Line chez ces artistes indi­vid­u­al­istes, imprévis­i­bles, sou­vent déroutants ? Ses raisons ne sont sûre­ment pas celles, cohérentes et élo­quentes, d’un esthéti­cien ou d’un théoricien du théâtre expéri­men­tal, bien qu’il puisse for­muler des dis­tinc­tions sai­sis­santes entre ce qui l’intéresse et ce qui ne l’intéresse pas. Il est avant tout homme de spec­ta­cle, et ses juge­ments sont des réac­tions intu­itives à ce qui est poten­tielle­ment théâ­tral, même si l’évidence n’y est pas tou­jours.

« Quand j’ai vu Mabou Mines pour la pre­mière fois, ils jouaient les pièces de Beck­ett. Je n’avais jamais vu avant, pareille mise en images au théâtre. J’ai demandé à par­ler à l’animateur du groupe — ils étaient tous ani­ma­teurs, un vrai col­lec­tif. Ils se dévouaient à tel point à leur tra­vail que je leur ai demandé de venir tra­vailler au Pub­lic ». L’étonnante capac­ité qu’ont les Mabou Mines d’apporter une poésie visuelle neuve au théâtre, et qui résulte de leurs nom­breuses col­lab­o­ra­tions créa­tri­ces avec des sculp­teurs, des pein­tres et des artistes vidéo con­tem­po­rains, Papp la voit comme une grande force et un abîme dan­gereux tout à la fois. La tem­pête (pre­mière grande pro­duc­tion d’un clas­sique que Papp ait con­fiée à des mem­bres de la com­pag­nie, bien que Breuer ait mis en scène, cette année, une adap­ta­tion de la Lulu de Wedekind pour l’American Reper­to­ry The­atre de Har­vard) est un bon exem­ple de ce dilemme. Comme dis­posi­tif, il y a un grand plateau dénudé qui tourne. Tan­dis que les per­son­nages tournoient autour de Pros­pero, il les manip­ule en M. Loy­al cos­mique. Joué par Raul Julia, le magi­cien est plus que fatigué de ses pupilles vagabon­des. Pas moins de onze Ariels s’échelonnant depuis de tous petits enfants à peine capa­bles de nav­iguer dans ce monde qui tourne, jusqu’à un lut­teur Sumo japon­ais, sont là pour le sec­on­der.

Tempête
Photo: Martha Swope
Tem­pête
Pho­to : Martha Swope

La choré­gra­phie s’accorde à une par­ti­tion qui mélange le game­lan bali­nais, la Sam­ba, la musique stéréo­typée de cock­tail et les airs les plus aimés de Walt Dis­ney. Aux moments les plus heureux, la poésie per­son­nelle de Breuer et Maleczech séduit la vue et l’ouïe du pub­lic — on dirait que la pièce date d’hier. La présence des enfants, surtout, illu­mine l’imagination, autant celle de ceux qui jouent que celle des spec­ta­teurs. Lorsque, cepen­dant, la rela­tion entre les trou­vailles poé­tiques des met­teurs en scène et le texte se ten­dent ou se con­trari­ent, les cri­tiques ont toute lat­i­tude de hurler à la pro­fa­na­tion de « leur » Shake­speare.

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#9
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