Il fait chaud — c’est un de ces jours de chaleur humide qui ponctuent les étés new-yorkais, prenant les touristes par surprise et incitant les autochtones à se replier, en rêve ou en réalité, sur quelqu’endroit plus frais. Joseph Papp, producteur du New York Shakespeare Festival, est assis à son bureau du Public Theater dans le bas de Manhattan. Bien que les épais murs néo-renaissance de l’ancienne Bibliothèque Astor gardent les vapeurs de juillet à distance raisonnable, il fait chaud ici aussi. Mais la température n’est pas affaire de degrés Celsius. La vaste pièce, emplie de meubles usés et confortables, parsemée de livres, de papiers et de quelques-unes des nombreuses distinctions qu’ont reçues Papp et le Festival au cours des années, fait rayonner le message : ici, on travaille. La cause première de l’énergie, c’est sans conteste Papp lui-même, détendu, en costume d’été chiffonné, mâchant un éternel cigare, attentif mais un peu préoccupé de l’activité débordante de l’autre côté de la porte du bureau. Et au-delà, en effet, des acteurs crânent, les pantalons dans les bottes, attendant de passer l’audition pour le Roi des Pirates dans le dernier succès de Broadway que Papp a produit, une version modernisée des Pirates of Penzance de Gilbert et Sullivan mise en scène par Wilford Leach. Aussi, non loin de là met-on la dernière main à la version télévisée d’Alice, adaptée de Lewis Carroll par Elizabeth Swados, avec Meryl Streep. Dans une salle voisine, le metteur en scène Des McAnuff et sa compagnie répètent Henry IV (1ère partie) de Shakespeare, qui doit être présenté à Central Park plus tard cet été. La nuit précédente, La tempête, mise en scène par Lee Breuer et Ruth Maleczech des Mabou Mines, a connu, dans ce parc, sa première.
C’est ce dernier spectacle qui prime dans l’esprit de Papp pour l’instant. Toutes les critiques ne sont pas encore parues, et cela n’a pas été sans peine de mettre ces deux maîtres de l’avant-garde sur la voie des courants principaux du théâtre : cinq semaines de répétition (les spectacles ·des Mabou Mines prennent souvent un an de gestation ou plus), des acteurs qui ne sont pas nécessairement au fait des techniques du théâtre expérimental (certains membres de MM travaillent ensemble depuis près de vingt ans), des réglements syndicaux stricts et un gros budget (c’est là peut-être — ô ironie — le plus déconcertant pour des metteurs en scène habitués à tirer tout de rien) — il y a là bien des habitudes à prendre.
Papp lui-même a quelques doutes quant au succès d’ensemble de la production, mais il l’évoque, de même que ses metteurs en scène, avec fierté, conviction, et l’acharnement protecteur du père sévère qui apprend à nager à ses enfants : « Je les ai jetés à l’eau pour les confronter aux exigences d’une grande production coûteuse. Cette expérience les a éprouvés et je suis heureux de leur avoir procuré la leçon. Cela sera rentable pour notre théâtre. Ils ont fait la rencontre de Shakespeare, le plus grand des grands maîtres, ce dont ne pourra que bénéficier leur travail futur ».
Allant au Public il y a cinq ans, sans doute aurait-on vu des pièces de l’un des jeunes auteurs dramatiques que Papp avait choisi d’appuyer et de promouvoir : David Rabe, John Guare, Thomas Babe, Ed Bullins, Miguel Pinero, pour en citer quelques-uns. On pourrait définir ces écrivains comme des observateurs exigeants de la vie contemporaire, travaillant pour la plupart à partir de la tradition naturaliste américaine, mais l’abandonnant pour expérimenter s’ils en ressentaient la nécessité. Le plus souvent, ils se concentraient sur des questions politiques et sociales, prêtant beaucoup d’attention aux groupes minoritaires. Citons les pièces à thème viêt-namien de Rabe, Sticks and Bones et Streamers, et Short Eyes, le rude drame de la vie carcérale écrit par Pinero.
Le spectateur trouve toujours ce type de pièces au Public Theater. Mais durant les cinq dernières années, ce lieu est devenu la source d’un autre genre de nourriture artistique. Tandis que l’énergie à la base de l’explosion d’expérimentation théâtrale, dans ce pays, durant les deux dernières décennies, s’est mise à diminuer et à se dissiper, beaucoup, parmi les artistes et les compagnies d’avant-garde qui ont montré le plus de verve créatrice et de capacité à survivre, ont trouvé refuge chez Papp. Outre Mabou Mines, il y a aussi Richard Foreman et son Ontological Hysteric Theater, Elizabeth Swados et André Serban, qui ont travaillé à la fois avec la compagnie internationale de Peter Brook et avec La Marna, Wilford Leach qui est ancien directeur artistique de cette dernière compagnie, Joseph Chaikin du Open Theatre et, très récemment Des McAnuff et le Dodger Theater Company.

Photo : Susan Cook
Selon Papp, il y a encore place pour d’autres, et ils arrivent. Son aide peut aller de l’engagement des artistes comme metteurs en scène et du paiement de leurs productions, comme pour Swados, Serba et Foreman, à l’offre gratuite d’un espace de répétition et de représentation, ce qui est le cas pour Mabou Mines et la Dodger Company, qui demeurent, par ailleurs, responsables de leur propre budget.
Qu’est-ce qui attire le producteur de A Chorus Line chez ces artistes individualistes, imprévisibles, souvent déroutants ? Ses raisons ne sont sûrement pas celles, cohérentes et éloquentes, d’un esthéticien ou d’un théoricien du théâtre expérimental, bien qu’il puisse formuler des distinctions saisissantes entre ce qui l’intéresse et ce qui ne l’intéresse pas. Il est avant tout homme de spectacle, et ses jugements sont des réactions intuitives à ce qui est potentiellement théâtral, même si l’évidence n’y est pas toujours.
« Quand j’ai vu Mabou Mines pour la première fois, ils jouaient les pièces de Beckett. Je n’avais jamais vu avant, pareille mise en images au théâtre. J’ai demandé à parler à l’animateur du groupe — ils étaient tous animateurs, un vrai collectif. Ils se dévouaient à tel point à leur travail que je leur ai demandé de venir travailler au Public ». L’étonnante capacité qu’ont les Mabou Mines d’apporter une poésie visuelle neuve au théâtre, et qui résulte de leurs nombreuses collaborations créatrices avec des sculpteurs, des peintres et des artistes vidéo contemporains, Papp la voit comme une grande force et un abîme dangereux tout à la fois. La tempête (première grande production d’un classique que Papp ait confiée à des membres de la compagnie, bien que Breuer ait mis en scène, cette année, une adaptation de la Lulu de Wedekind pour l’American Repertory Theatre de Harvard) est un bon exemple de ce dilemme. Comme dispositif, il y a un grand plateau dénudé qui tourne. Tandis que les personnages tournoient autour de Prospero, il les manipule en M. Loyal cosmique. Joué par Raul Julia, le magicien est plus que fatigué de ses pupilles vagabondes. Pas moins de onze Ariels s’échelonnant depuis de tous petits enfants à peine capables de naviguer dans ce monde qui tourne, jusqu’à un lutteur Sumo japonais, sont là pour le seconder.

Photo : Martha Swope
La chorégraphie s’accorde à une partition qui mélange le gamelan balinais, la Samba, la musique stéréotypée de cocktail et les airs les plus aimés de Walt Disney. Aux moments les plus heureux, la poésie personnelle de Breuer et Maleczech séduit la vue et l’ouïe du public — on dirait que la pièce date d’hier. La présence des enfants, surtout, illumine l’imagination, autant celle de ceux qui jouent que celle des spectateurs. Lorsque, cependant, la relation entre les trouvailles poétiques des metteurs en scène et le texte se tendent ou se contrarient, les critiques ont toute latitude de hurler à la profanation de « leur » Shakespeare.



