« Il faut s’efforcer d’atteindre l’impossibilité de resouvenir de soi-même »
Duchamp
A commencer par les Happenings, le théâtre cinétique et les « événements » minimalistes et ritualistes en des lieux spécifiques des années ‘60, et le body art, l’art conceptuel et l’auto-performance des années ‘70, l’«art performance » live est une forme hybride, un moyen, selon le critique Roselee Goldberg, « de passer à travers toutes limites ou conventions imposées à l’activité artistique ». Alors que la performance des années ‘80 demeure marquée par les questions de temporalité et de perception qui se sont développées durant les deux décennies écoulées, ceux qui s’y livrent présentement ne sont pas que des artistes, mais aussi des écrivains, chorégraphes, metteurs en scène, compositeurs et musiciens de rock.
La performance est devenue de plus en plus difficile à classer en termes d’histoire de l’art.
Les réalisations récentes de live art à New York s’éloignent du noyau de référence à l’univers élitiste et de l’implication personnelle du courant d’auto-performance d’il n’y a guère pour rallier un nouveau rapport, élargi, au domaine social.
La sensibilité culturelle de la fin des années ‘70 qui a, peu à peu, créé un nouvel amalgame de culture populaire, de mode, d’arts plastiques, de cinéma, de performance et de musique, a fourni une influence majeure. Le Punk, venant signaler les débuts du premier mouvement culturel underground depuis l’effondrement de la gauche anti-guerre, anti-capitaliste des années ‘60, était en un sens une réaction à retardement vis-à-vis de l’idéalisme de ces années-là- une réaction au fait de s’être fait « avoir », non seulement par la société, mais par les meilleures intentions de ladite société. Son successeur plus cool, plus clairement conceptuel, le new wave, a été saisi par le monde des arts pour se voir transformer en Style et offrir aux artistes une échappatoire à l’ennui de l’actualité artistique récente et à l’insularité du travail personnel, aussi bien que la possibilité de paraître, une fois de plus, agressivement « modernes ».
Inférieure et élitiste, vulgaire, narcissique et drôle, « combatif sur le plan social, politiquement rétrograde » ( Richard Food, Artforum ), le phénomène d’une remarquable ampleur qu’est le new wave a forgé ‚dans le monde artistique, un nouveau maillon de la Grande Révolte Expressionniste qui va de Dada, du Futurisme et du Surréalisme au mouvement Fluxus des années ‘60. Les artistes contemporains de performance conçoivent un intérêt renouvelé pour la collaboration artistique, pour des publics étrangers au monde des arts et pour l’appropriation de formes populaires, ou du moins familières, de divertissement américaines : le cabaret rock, les numéros de variétés, les spectacles de marionnettes et de magie, la science fiction, les défilés de mode, les numéros comiques et même l’opéra. L’exploitation de pareils « ready-mades » bourgeois a servi de stratégie de révolte durant des périodes expressionnistes antérieures ; l’intérêt actuel pour la musique, le langage, les collages entre media, font appel à l’identification culturelle en prenant une distance ironique, en manipulant les conventions, reçues non pour « épater le bourgeois » mais plutôt pour réfléchir l’atomisation croissante de la culture en général.
Le point de mire le plus attractif pour cette énergie neuve est le concert qui, comme Nam June Paik en a fait la remarque, n’est que la manipulation du temps. C’est l’élément distinctif de tous les événements live. Les musiciens de l’après-Cage, minimalistes et utilisateurs de sons trouvés, intègrent à leurs performances des préoccupations visuelles ; de manière plus significative, les artistes rock et rock vidéo établissent un rapport avec la première dislocation énergétique des habitudes de perception par Dada, et sa redécouverte, originale pour l’Occident, du Primitif, lointaine origine « artistique », peut-être, de la culture rock.
Avec l’émergence du « No Wave » et du rock conceptuel et le retour de genres dits réprimés tels que la Surf music et le son des fifties, la musique a commencé à s’attirer un nouvel ordre d’intelligence visuelle. L’artiste de performance et sculpteur Scott Burton suggère que c’est Alan Vega, sculpteur et membre de l’orchestre « Suicide », le précurseur d’un nouveau genre de performance « divertissante ».
Aujourd’hui, l’underground rock new-yorkais est de manière générale en communication avec une sensibilité artistique ; citons quelques art rockers et paroliers : Jill Kroessen, The Dance, Polyrock, Peter Gordon et The Love of Lite Orchestra, qui tirent de leur environnement artistique d’importantes ressources. Des groupes de performance tels que Disband « envisagent l’unité artistique connue sous l’appellation de chanson », selon Martha Wilson, membre de ce groupe et directrice de Franklin Furnace, un des lieux de performance les plus importants de New York. Robert Longo, dont les tableaux rendent allégoriques les danseurs de discothèque et qui réalise lui aussi des performances, dit que toutes ses oeuvres visuelles sont entièrement inspirées par la musique.
La vidéo est devenue un moyen fertile de dissémination d’une combinaison art-rock : des orchestres comme Lolo, Devo et Talking Heads ( animé par David Byrne, ancien étudiant au Rhode Island School of Design et au Maryland lnstitute of Art) et des artistes vidéo tels Shalom Gorewitz, Paul Doherty, Kit Fitzgerald et John Sanborn explorent les possibilités d’un moyen qui, durant la plus grande partie des années ‘70, l’a été pour ses possibilités visuelles plutôt que pour celles qui ont trait au son et au temps.
Les clubs de rock commencent à faire figure de lieux alternatifs pour les années ‘80, et des endroits tels que l’lrving Plaza et le Mudd Club produisent à l’occasion des performances nouvelles : le plus souvent, des parodies vulgaires, comiques, de défilés de mode, de personnalités de la télévision et du style de vie américain.
Les artistes de performance plus établis, par ailleurs, ne peuvent plus se permettre beaucoup de travailler au niveau de la « communauté» ; nombre de lieux non-commerciaux tels que la Kitchen, Franklin Furnace et Re-Cher-Chez sont menacés de diminution de subsides, la vogue des performances baisse dans les galeries d’art.
Les artistes importants deviennent de plus en plus dépendants des grands musées, des théâtres et des appuis européens pour produire leur travail ; tout ceci relègue à l’histoire ancienne la notion de performance comme rébellion face à l’institutionnalisation de l’art.
Les artistes les plus passionnants — et parmi eux Laurie Anderson, Robert Ashley, Julia Heyward et Joan Jones — sont en train d’épanouir un art « non-commercial populaire », double épithète inventée par Philip Glass pour décrire sa musique, art qui nécessite des conditions de production plus sophistiquées que ne le permettent la plupart des galeries et des clubs. Chacun d’eux incarne d’importantes tendances de la performance en général, et particulièrement l’intérêt croissant pour les processus et matériels « inter-media » ainsi qu’une fascination qui continue à s’exercer vis-à-vis de l’artiste comme point de rayonnement de la fabrication d’images, de même qu’une persistance de la mise à distance de « l’expression publique du moi privé » ( John Howell, Soho News) qui caractérisait fort la performance des années ‘70. Cette mise à distance radicale de soi réoriente le pathos de la personnalité vers l!ne dispersion plus sophistiquée de la notion de « moi solide» ; de nouvelles techniques de désincarnation verbale et physique, de fragmentation, de déplacement créent une séparation entre performer et performance semblable à celle de l’art conceptuel. Mais, paradoxe ! voilà qui rend l’artiste libre d’essayer une variété de styles, le « jeu », le chant, la danse, la musique … tout ce qui semble neuf à l’artiste concerné. La performance réenvisage également les possibilités du langage et de la technologie, moyens que nombre d’artistes, dans les lointaines années ‘60, espéraient transcender.
Le langage devient non-littéraire, parole qui se nie, anecdote, gag, calembour, mot en tant qu’objet sonore ; la technologie, de géant monolithique d’oppression sociale qu’elle était, est devenue une ressource personnelle qui va de soi.
La performance apparaît comme un moyen idéal pour le tempérament américain enclin à l’évolution, et qui convient au chaos et aux contradictions d’une culture de masse qui, pour le meilleur et pour le pire, s’intéresse davantage au traitement et à l’organisation des représentations qu’au contenu. Ce nouveau désir de travailler avec les outils sociaux les plus corrompus de la société et les conventions de spectacle censées être usées jusqu’à la corde a reculé davantage encore l’éclectisme traditionnel des arts visuels américains d’après-guerre. Munie d’instruments conceptuels pour réenvisager à nouveau les genres, le meilleur art de performance s’est accordé le tranchant de l’innovation tout aussi bien dans le domaine du spectacle.
Allégories de l’Espace
Joan Jonas, artiste de performance depuis 1968, a présenté son travail à travers l’Europe et l’Amérique. Elle traduit les préoccupations d’une sensibilité visuelle sur des corps, l’espace tri-dimensionnel et le temps. Alchimiste de la performance, recherchant des métaphores dans les possibilités des matériaux, Jonas fusionne le rite, l’icône et ses propres obsessions spatiales et décoratives en constante évolution. Son art fond mouvement répétitif, masques, son et musique, récits brisés, vidéo, dias et films, peinture et manipulation d’accessoires, et tout cela avec une logique excentrique et implicite, les éléments venant se juxtaposer selon « le rythme, le poids visuel et l’atmosphère ». Jonas est une sorte d’Américaine primitive, une femme des cavernes technologique qui emploie ses sens accrus pour aller à tâtons dans les espaces obscurs entre intuition psychique et illusion formelle. Usant fort de son passé dans la danse — elle travaillait au Judson Church durant la première période de la modern dance — elle possède également une formation d’historienne de l’art et une pratique de peintre et de sculpteur qui définissent de plus près son esthétique, et en particulier son intérêt pour la perspective traditionnelle et le glacis de l’espace tridimensionnel dans la dimension supplémentaire du temps. Pour Jonas, le proscenium est un cadre d’images.
Dans Double Lunar Dogs, sa performance la plus récente, jouée une fois à Berkeley, Californie en 80 – 81 et trois fois en Europe, Jonas refond ses obsessions spatiales en un théâtre à perspectives multiples. C’est là, à son sens, une stratégie radicale qui ouvre la voie à une relation plus directe tant au public qu’à la culture dans son ensemble. Tiré d’une nouvelle de l’auteur de science-fiction Robert Heinlein, Universe, le spectacle est un récit abstrait et imageant à propos d’un vaisseau spatial géant qui traverse les profondeurs de l’espace, habité de gens qui ne savent ni où ils vont, ni d’où ils viennent. Habituée à penser en termes d’un plan d’image défini, elle place, dans le prologue parlé à Double Lunar Dogs, le public « à l’intérieur » du vaisseau, abandonnant ainsi un élément majeur de son travail antérieur : son contrôle pictural de ce que voit le public.
« J’étais fatiguée de la relation au proscenium, explique-t-elle dans un entretien, et la performance ne traite pas le théâtre en rond. Ainsi, les règles sont moins limitatives ; je puis bouger davantage et avec plus d’ampleur. Je voulais me défaire de l’identité entre ma vision et celle du public à laquelle j’étais attachée — alors que de toute manière, ils le voyaient autrement ». Double Lunar Dogs marque aussi le retour à un travail en collaboration pour la première fois ( avec l’exception de The JuniperTree en 1979) depuis le début des années ‘70. Parmi la distribution, des villageois des niveaux inférieurs du vaisseau, un Savant/Bibliothécaire Fou et un alter-ego effectif ( plutôt que le miroir ou le double vidéo que Jonas emploie habituellement) qui rejoint Jonas dans le « rôle » — notion nouvelle dans ce travail — de la femme qui avec curiosité explore le vaisseau et rencontre les chiens lunaires doubles. Il y a aussi un orchestre rock qui joue en direct, « The Right Thinking Research Library », ce qui libère l’artiste des enregistrements qui fixaient le temps dans ses performances précédentes.
Le public au Berkeley Art Museum occupait en partie une plateforme étroite et inclinée, éclairée de bleu, de vert, de rouge et de jaune ; une balançoire pendait du plafond, et une échelle téléscopique menait à un balcon supérieur. Une plateforme au milieu du public tenait lieu de nid de pie pour le Savant ou Bibliothécaire Fou ( dont Jonas réexamine l’identité en vue de représentations ultérieures) qui improvisait avec des objets sur un bureau et de temps à autre, lâchait de grands ballons au-dessus des têtes du public. Deux écrans, aux extrémités de l’espace, montraient des films d’animation de vols spatiaux ( provenant de l’administration de !’Aéronautique). Au niveau inférieur, il y avait le « village », habité par des gens « normaux » mais ignorants ; l’orchestre rock occupait un des corridors supérieurs où les doubles chiens lunaires, race de sorciers mutants, avaient leur séjour.
Dans ces niveaux oubliés, inexplorés du vaisseau spatial, la femme curieuse — après maintes aventures auprès des villageois et de son double — fait enfin la rencontre des chiens, et découvre que ses errances n’ont pas lieu dans l’univers tout entier, mais dans un vaisseau égaré qui a une provenance et va vers quelque destination. En partie, Double Lunar Dogs traite de la fuite, de la perte de mémoire historique et des pouvoirs reconstituants du mythe. Cela se termine par l’échec du Savant à faire condamner la femme en tant qu’hérétique à cause de ses connaissances nouvelles ; cette preuve de la défaillance de son pouvoir le fait expulser de la communauté.

Photo : Ben Blackwell
Double Lunar Dogs, c’est la réaction de Jonas à la menace qu’elle éprouve dans l’univers politique de la présente décennie. Que ce vaisseau spatial qu’est la terre survive, peut fort bien dépendre de notre capacité à nous engager dans une conscience nouvelle, non seulement d’une réalité plus aiguë des sens, mais encore, et plus simplement, d’un destin qui approche. « Vous est-il jamais venu à l’esprit qu’il bouge, ce vaisseau ? demande le double chien lunaire à la femme curieuse. — C’est impossible, répond-elle. — Montrez-lui les étoiles. ( Ils allument des étincelles géantes). — Qu’est-ce que c’est ? — L’Univers. — Remettons le vaisseau en marche, déclare la femme, terminez le voyage, trouvez la planète ». Intervient alors le Right Thinking Research Library, jouant haut et fort. En tant qu’allégorie politique, Double Lunar Dogs incite à un engagement renouvelé pour une vision commune ; en tant qu’allégorie de l’espace, les perspectives multiples de ce travail suggèrent non seulement une tension vers le théâtre mais une transformation du sentiment qu’a Jonas en tant qu’artiste — c’est sa première apparition comme personnage d’un récit suivi. Le cadre d’images où elle s’inscrivait implicitement lors de travaux antérieurs se voit ici multiplié et déplacé, ce qui permet à chaque spectateur de créer son ordre psychologique et visuel. Donnant ainsi au public le moyen de pénétrer l’espace de toutes parts, Jonas parvient à mettre son nouvel engagement social en rapport avec les questions de perception, préoccupation plus détachée qui marque ses réalisations précédentes. Elle a toujours considéré son activité comme « écartant le mauvais oeil. .. un moyen de survivre, de garder sa personnalité … pas même sa personnalité, sa vie ». Dans Double Lunar Dogs, ce propos acquiert une nouvelle dimension sociale.
L’opéra dans l’oeil d’un sourd

Photo : Mimi Jonhson
A 51 ans, Robert Ashley est une figure majeure de la musique depuis le début des années ‘60, lorsqu’il a pris part à Once Festivals à l’Université du Michigan. Citons, au les plus significatives, des expériences musicales/thé, telles que The Trial of Annie Opie Wehrer and Unknown Accomplices for Crimes Against Humanity, The Wolfman Motorcity Revue, et une série vidéo en couleurs de 14 heures : Music with Roots in the Aether. Depuis quatre ans, il travaille sur Perfect Lives ( Private Parts), une sorte de Grand Opera New Wave et performance vidéo dont il effectuera un montage en vue de sa diffusion télévisée.
Perfect Lives ne se réfère pas à l’opéra du siècle passé, ni ne ressemble au wagnérien Einstein on the Beach de Wilson et Glass, le plus célèbre opéra de la décennie écoulée. Pour Ashley, le terme « opéra » désigne toute réalisation où sont associés verbe et musique, c’est une « communication rythmique » qui peut comprendre les media visuels tels que le cinéma ; Coppola et Spielberg font les meilleurs opéras actuellement », estime Ashley.
Sa propre approche consiste en une « mini-série » de sept segments de trente minutes environ, qu’il nomme templates et qui comprennent une récitation chantée de l’auteur avec accompagnement improvisé au piano et à l’orgue par « Blue » Gene Tyrany, un arrière-plan vocal de Jill Kroessen et David Van Tieghem, parfois, et une bande pré-enregistrée à quatre pistes avec claviers et percussion contrôlée à la table de mixage par le compositeur-saxophoniste Peter Gordon ( tous les collaborateurs d’ Ashley font partie de l’avant-garde art rock de New York). Sur base d’une piste rythmique constante, la musique implique une invention harmonique et mélodique hautement répétitive à partir de formes diverses de musique américaine de grande diffusion, avec un feeling, un reflux, une dérive qui sont ceux du rock.
L’action est censée avoir lieu au « Perfect Lives Lounge» ; un bar du Middle West américain, bien que la scène encombrée ressemble davar.tage à un quelconque studio de télévision. Lors d’une représentation à l’American Theater Laboratory de New York en 1980, l’espace était empli de magnétoscopes qui donnaient à voir quatre images différentes de Tyranny aux claviers, deux de Galesburg dans l’Illinois, une d’une répétition et trois prises en direct ; d’autres écrans montraient des empilements de chiffres, un globe terrestre immobile. Le responsable de la vidéo était John Sanborn.
Ce sont des mots qui structurent Perfect Lives ( Private Parts): une parole rythmée, à mi-distance de la poésie-jazz de Jack Kérouac et de la Sprechstimme. Debout, immobile, Ashley lit son texte sur un écran vidéo avec l’accent plat du Middle West ; parfois, sa voix se colore d’ironie, de vivacité, prend un ton confidentiel ou distrait, sans que l’on puisse décider de son état d’esprit. L’argument est aussi plat et banal que son environnement. Deux musiciens sans renom arrivent dans la petite ville du Middle West, s’impliquent dans des relations avec le fils et la fille du sheriff et décident d’enlever, le temps d’une journée, tout l’argent de la banque du lieu, ce que rend possible l’enlèvement d’une caissière consentante. Le sheriff et sa femme essaient de s’expliquer l’événement mais finissent par y renoncer. Pour le reste, il s’agit des ruminations d’Ashley sur la perception, la connaissance, la mémoire, la numérologie, l’art et l’après-vie. Plutôt qu’un acte affectif de constitution de soi, il y a là un « flux de conscience » à la limite de la parole « pure » « flux de signes vides dont le seul mouvement est signifiant » ( Barthes).
Pour Ashley, Perfect Lives, c’est son Bardo du Middle West, improvisé sur des « templates » qui tendent à niveler le spectacle sur les plans auditif et visuel ; la métaphore régulatrice en est le Livre tibétain des morts, qui traite du chemin vers la vie au-delà. « Je ne l’ai pas utilisé de manière traditionnelle, dit Ashley, mais crier dans l’oreille d’un mort évoque très fort pour moi le fait de parler dans un microphone ». André Breton eut appelé Perfect Lives « une machin.e à enregistrer le murmure inconscient» ; un automatisme formulé par la répétition semi-consciente. C’est de s’être rendu compte qu’il lui arrivait de parler tout seul que l’idée de cet « opéra » est venue à Ashley ; ayant décidé que « cette fois, il irait jusqu’au bout, il s’est mis à parler tout haut jusqu’au moment où il«voyait » toute l’histoire qu’il se racontait, puis il en a dactylographié les résultats, qu’il a laissés dans un tiroir. « On n’est pas soi-même devant un enregistreur » : point ici d’électronique. Après accumulation de plusieurs centaines de pages, il a estimé pouvoir créer une oeuvre qui explorerait cet état précis d’attention à soi-même. « Il est fou d’inventer un théâtre où c’est à soi-même qu’on parle, dit-il, mais si on le partage avec d’autres, du moins est-on artiste ».
Non seulement la source narrative se situe-t-elle en dehors du théâtre, mais les images proviennent de sa décision de faire de la télévision. Chacune des sept « templates » se rapporte à un lieu du quotidien : parc, supermarché, banque, bar, salon, église, jardin, sans altérer pour autant l’illusion de studio qu’avec évidence Ashley favorise. « Je ne voulais pas faire un documentaire, je ne voulais pas qu’on y voie la scène du Metropolitan Opera ». Pour le montage, le modèle spécifique sera la retransmission télévisée du jeu de baseball où, dit Ashley, « les techniques, le détail, sont débarrassés, dans la succession des moments, de l’intrigue comme totalité ».
La combinaison de monotonie et de distraction qui caractérise ces grands loisirs américains que sont la télévision et le baseball intéresse le metteur en scène en tant que paradigme de toute expérience mentale : « Nous avons en permanence à sélectionner nos propres représentations visuelles. Je puis m’asseoir pour regarder le baseball à la télévision et m’y laisser prendre, mais je peux aussi me lever et aller jusqu’au réfrigérateur ». L’expérience complexe et ouverte de cet hybride d’opéra et de vidéo se nourrit de la destruction des hiérarchies mentales que la révolution télévisée a contribué à accélérer. L’usage de la télévision comme moyen de communiquer d’«anciennes » vérités à l’oeil et à l’oreille du spectateur/auditeur désincarné, Ashley croit y avoir découvert la structure profonde du moment contemporain. Voici le texte qu’Ashley psalmodie dans la 7ème partie : Le Bar :
La télévision n’est ni vraie, ni fausse,
C’est de l’industrie …
La télévision faite sans industrie …
Seule, en un mot …
Peut donner un sentiment de naufrage …
Il peut y avoir perte de confiance …
De la peur, pas de l’obscurité, c’est-à-dire
Pas de l’industrie.
Pas à vous …
Le désir …
Si vous faites partie de l’industrie, à la fois par votre Activité industrieuse et par la nature du travail. Il y a des chances que tout le monde aime votre travail. Parce qu’il fait partie de l’industrie.
Et les choses qui n’en font pas partie,
Il n’est pas possible de les aimer.
Sperme ou germe

Photo : Lizbeth Marana
« Une des choses qui me plaisent dans la performance, écrivait en 1976 Julia Heyward, c’est qu’elle ressemble, pour ce qui est des caractéristiques temporelles et de la structure, éclectique, à la conversation. En tant que forme, elle est socialement féconde, et quand le travail est bon, elle fonctionne comme sperme ou germe. Quand c’est mauvais, une sortie rapide, pas de conversation … En fin de compte, la conversation se résume à ce qui est « vu ». C’est la devanture de cette chose complexe qu’est la vie, dans toutes ses strates et tous ses modes ».
Depuis 1972, Julia Heyward, fille d’un pasteur progressiste de Caroline du Nord, a attiré l’attention par des performances comprenant films, diapositives, monologues, objets et gestes physiques- « images aliénées»qui coulent en un large courant associatif. Dispersée et violemment perceptive, monologuant dans l’envol de l’inspiration, elle a utilisé la psalmodie, le gazouillis, la tyrolienne, les techniques vocales de Mongolie ( l’usage du nez, pour être en harmonie avec soi) et la ventriloquie ( déplacement de la source sonore, désincarnation de la voix) pour raconter ses histoires et anecdotes toutes d’ellipses débridées. Le visuel et le geste servent à rompre les relations temporelles et métaphoriques de la conversation, comme le font aussi l’ambiguïté, les digressions, les paradoxes, les calembours et les palindromes. Ses performances elles-mêmes sont presque des palindromes, se lisant de l’artiste au public et inversement : cela devient une forme de collaboration sociale.
Une des figures majeures du courant d’«auto-performance » qui précède les travaux actuels, Heyward a dépensé son argent et passé les derniers dix-huit mois à intégrer de nouveaux media à ses performances. La plus récente et la première depuis 1977, une oeuvre double présentée au Kitch en en janvier’81 s’intitulait 360/Relativity and Shock Theater et marquait un nouveau départ. 360 était un ambitieux « prototype de vidéo-disque » traitant de plusieurs conspirations « pour rire », internationales ou de science-fiction, lâchement reliées. Etaient mis en présence des événements représentés, de l’animation d’objets, des personnages soliloquant, et du « rock cinématique » de Jody Harris et Don Christiansen, des Raybeats. Relativity and Shock Theater se donnait pour performance musicale incluant diapositives, films, et Heyward en tant que vocaliste, en collaboration avec Dana Moser, Alan Bern et Matt Darriau, musiciens de la région de Boston. Ces deux parties ont clarifié le passage de Heyward de la performance à un mariage entre art et musique, à proportions égales.
« Musicalement, je suis à la merci des autres et de leur influence, déclare Heyward. Mon travail a finalement pour sujet l’amitié et les chemins qui se croisent-ce que j’y apporte, c’est ma propre approche « exotique » personnelle. Dieu a fait mon organe ; le chant, c’est de la métaphysique et une question de volonté et de chance. J’ignore à quel effet sonore je vise, mais je veux sans doute un événement visuel qui entre dans la tête des gens. Je me demande si cela vient de la tête ou du sexe ou d’ailleurs. La voix est une sorte de colle, qui « passe » au public. Il y a un aspect émotionnel et physique du chant qui est à l’opposé de ce que fait !’écrivain. Mais tout cela, c’est de !’intellectualisation. Tout ce que je sais, c’est que ce que je veux, c’est du rock ‘n roll cinématique ».
Au début de 360, un méchant Enfant Sauvage que joue Heyward, toute de rouge vêtue en veste et pantalon d’une seule pièce, à capuchon. Devant elle de minuscules jambes postiches diminuent sa taille visible. Un trémolo juvénile sort de sa bouche par le truchement de l’harmonizer qui déforme instantanément la voix. L’Enfant Sauvage nous fait le récit des aventures de groupes underground, les Flyers, les Rabbits ( dont les pavillons ont « l’ouïe agressive … qu’est-ce qu’il dit ? », fait l’Enfant Sauvage, se gifflant plusieurs fois les oreilles puis formant de la main le V de la victoire) et les Pingouins qui, nous l’apprenons, sont simplement « plus avancés ». C’est là une première version de l’allégorie de l’aigle, du tigre et de l’ours ( USA, Chine et URSS) qui reviendra à plusieurs reprises sur cette bande. Tandis que !’Enfant Sauvage gazouille comme un oiseau maniaque ; l’artiste effectue une étonnante pirouette vocale, et passe au rock-jazz : Basic Drive sur des images ( American Color) au ralenti d’un curieux défilé de charrettes, de Ford T, de berlines de 1940 et de luxueuses décapotables glissant le long d’une autoroute du Middle West, défilé qu’interrompt l’image d’une fille qui se détache sur une façade de maison. Au geste ralenti de son bras, la maison s’effondre comme un monstrueux château de cartes.
Heyward se consacre aux sauvages allusions et aux juxtapositions radicales que permet la vidéo. « Ceci, c’est un jeu d’enfant, vous allez voir ce que vous allez voir », affirme-t-elle. Autrefois, elle négligeait de manière provocante la technique et la tradition de la vidéo et de la musique, se confiant à l’inspiration du moment. « Maintenant, dit-elle, je connais mes limites et elles me lassent ». Artiste fascinée par les aspects sociaux de la performance, sa recherche d’une nouvelle identité d’artiste de vidéo, et de rock dans un contexte musical renouvelé, est conséquente. Avec sa vidéo la plus récente, elle a liquidé le romantisme de l’auto-performance : « Je ne voulais pas finir en artiste de variétés. Je veux travailler en collaboration. Je suis fatiguée de produire toute la réalité moi-même, de travailler à un niveau de mythe personnel, surtout que c’est maintenant devenu une sorte de mythe brisé ».
Dans vos bras électroniques

Photos : Paula Court
La voix, l’instrument de musique, l’ordinateur : tel est l’ordre d’antécédence des media dans la musique occidentale ; le dernier-né peut, en théorie, produire l’univers entier des sons audibles. A la base, ces media ne sont pas nécessairement distinguibles en termes biologiques ; les Japonais, par exemple, traitent la musique avec l’hémisphère gauche du cerveau, siège du langage, car leur musique vise à imiter la voix humaine. Les occidentaux élevés au Japon font de même.
Si Laurie Anderson n’est pas japonaise, elle tente, avec ses airs « techno-pop » et de « rock épique-modulaire » de rendre floues les distinctions entre musique, parole et son artificiel, entre la voix et l’instrument synthétique, entre musique, corps et espace. Donné à l’Orpheum Theater de l’East Village à New York et ensuite en solo à travers l’Europe et l’Amérique, United States, Part Il marque, pour Laurie Anderson, son entrée de plain-pied dans la formule du concert, accompagné de visualisation, de monologues, diapositives, films, accessoires et gestes. Bien qu’accompagnée à l’Orpheum par un deuxième musicien aux claviers, un guitariste, un saxo, un percussionniste et deux voix, Anderson, comme dans son travail antérieur, continue d’intégrer à son corps des sons technologiques : citons l’harmonizer qui modifie la hauteur de sa voix parlée en glapissements de petite fille ou en résonance masculine ; le Vocoder, qui déconstruit le chant selon les accords des claviers ; un micro monté sur des lunettes qui fait de son cerveau un résonateur sonore ; un micro dans la bouche pour le contrôle bilabial du volume. Son violon ( qui dans le passé, a servi d’électrophone, de bafle, de jeu d’orgue, de tête lectrice pour archet à bande magnétique) s’est mué en instrument à cordes synthétisé par ordinateur, avec archet de néon. Elle jouait aussi un violon invisible, comme le peintre Janco au Cabaret Voltaire.

United States, Part Il bruissait de faits, d’images et de théories qui jouaient les uns contre les autres, produisant une confusion ludique entre homme et femme, adulte et enfant, attitude publique et désir privé, et aussi entre mémoire, histoire et fantasme dans l’Amérique technocratique de la fin du vingtième siècle. Deuxième de quatre parties qui ont trait à la vie dans les « états-unis » des media américains, Part Il développait explicitement la version « psycho-sociale » que donne Anderson de la culture américaine. La première partie, Americans on the Move concernait le transport, tandis que les troisième et quatrième parties traiteront respectivement de l’argent et de l’amour. Collaborateur pour le montage dans cette deuxième partie, mon rôle — amical et imprécis — de dramaturge, conseiller et écrivain occasionnel a été poussé à un extrême de capacité négative, tout simplement parce que Laurie Anderson, comme on l’a écrit dans un récent numéro d’October, « fait en sorte de se perdre ». « Je n’ai jamais rien eu à dire » déclare-t-elle, ce qui vaut pour le sens reçu de l’expression ; elle parcourt donc ses idées et matériaux jusqu’à ce que ses sens et son intelligence critique trouvent ce qui lui agrée — le travail s’assemble plus qu’il ne se compose, à partir d’une simple prédisposition à l’étonnement.
Au départ de cette llème Partie, Anderson avait une collection d’images, de sketches anecdotiques, de gestes, de bribes de musique, un thème général : l’Amérique psycho-sociale, et certains a priori esthétiques. Elle s’oppose au mode illustratif et, en réaction à son travail précédent, à l’autobiographie. A partir de là, la coalescence du travail demeure dans mon souvenir objet de spéculation. Telle séquence de l’oeuvre provient peut-être d’une musique achevée, ou encore d’un simple motif, comme celui de chiens aboyant selon un rythme produit électroniquement, fortuit d’apparence, précis en réalité, dans If you can’t talk about it, point to it ( Pour Ludwig Wittgenstein). A moins qu’il ne se soit agi d’un geste : la manipulation au ralenti d’un violon inexistant, tandis qu’achevant son mouvement, Anderson regardait une lampe clignotant à son poignet, et si ce n’était la silhouette de son biceps évanescent dans O Superman. Les images des films et diapositives, presque toujours en noir et blanc, teintés parfois de gels pastels, correspondaient étroitement à la musique et à la voix. Les images étaient douées de schémas de mouvements spécifiques : vertical pour une série de diapositives du Paysage new-yorkais qui évoquaient la mobilité sociale, le bien-être psychique, circulaire pour un film montrant un drapeau américain dans un séchoir à tambour, de l’avant pour un film où des automobiles sortaient d’un tunnel, latéral enfin : des rames de métro dans la monotonie de leurs arrivées et départs d’une station.
Il se peut qu’une section soit née du langage : du style oral de l’artiste, employé tant dans les chansons que dans les monologues et « déblayé » à haute voix. Les chansons sont conçues pour que les paroles soient comprises. Fascinée par les distorsions et les habitudes de langue parlée, elle voulait néanmoins communiquer directement avec le public pour obtenir une réaction immédiate ; ainsi a‑t-elle travaillé en Français, en Allemand ou en Italien pour les publics d’Europe. Usant de la deuxième personne dans des phrases concrètes pleines de substantifs et comptant peu d’adjectifs, Anderson s’est servie, à des fins de rupture comique, d’étonnantes métaphores qui arrêtaient net le spectateur, à l’affût de son prochain geste. Citons l’histoire des mères françaises qui « testaient » la circulation avec leurs voitures d’enfants, histoire qui dérivait sur Anderson jouant avec un sifflet à bille pour enfants.
Critique d’art et professeur, elle inventait ses commentaires de diapositives en classe quand la mémoire lui faisait défaut. Dans ses travaux multi-media, elle fait montre d’un scepticisme radical quant à la capacité du langage à traduire l’expérience objective : il devient une sorte d’«envahisseur spatial » interne. La chanson intitulée Language is a Virus from Outer Space envisageait la notion burroughsienne qui veut que les mots soient une maladie communicable vivant au détriment de quelque expérience mentale plus primaire, de nature imaginale éventuellement. Mangeant des céréales au petit-déjeuner, en lisant l’emballage, Anderson raconte avoir découvert « qu’on lit ce qu’on mange — mais il est déjà beaucoup trop tard ».
Images, textes parlés et motifs musicaux se mêlent dans ce travail, mais sans perdre leur charme particulier et leur intégralité mystérieuse. Tous les chemins de ce labyrinthe ont la même destination : un cercle au niveau visuel, un circuit fermé comme métaphore électronique — il s’agit du lieu d’où l’on n’échappe pas. Une formule mathématique devient titre de chanson : Que X= X. United States, Part Il questionne la possibilité de progrès historique tout en reconnaissant l’impossibilité d’un retrait nostalgique. Il en résulte que certains ont attaqué l’oeuvre, qui ne donnait pas de solution au désastre américain qu’elle représentait de manière viscérale. La dernière image : une radiographie de la statue de la Liberté en diapositive ; devant l’image, Anderson jouait un kaddish à fendre l’âme sur son violon informatisé. Le commentaire politique explicite, allant de la guerre nucléaire au consumérisme, était fort présent dans ce travail et le flou ménagé quant à l’appartenance sexuelle de l’artiste véhiculait un féminisme implicite.
Il y a cependant des gens pour trouver le spectacle satanique, réaction adoucie par l’insistante gentillesse d’Andersen, son charisme d’actrice, qui lui ont valu en 1976 d’être décrite par le critique Peter Frank comme « une fille timide et rêveuse qui évite que le monde ne la submerge en le regardant avec la plus aimable des ironies ». Son identité ambiguë d’homme/femme, décadente/ innocente, bébé, chanteuse, professeur et comédienne lui donnent la liberté de jouer à la magicienne technologique avec une désarmante candeur. La contradiction entre sa maîtrise du high-tech et sa ludique innocence procure à son travail la tension la plus attachante. L’abandon du violon à l’âge de seize ans, après dix ans de pratique est l’acte dont elle est le plus fière : c’est alors qu’elle a décidé de ne pas devenir « technocrate ». Anderson emploie la technologie de manière subversive, pour travailler plus vite, plutôt que comme moyen de manipulation sociale. Amoureuse de ce que Robert Oppenheimer appelait « la douleur technique », elle envisage ses gadgets comme des jouets, prenant un franc plaisir à faire usage de leurs possibilités esthétiques les plus évidentes.
Il n’en demeure pas moins que United States, Part Il est le spectacle d’une ère d’impuissance politique croissante. Constamment, l’oeuvre laisse échapper des sentiments de terreur et d’abandon ; des images d’enfance surgissent à plusieurs reprises, principalement dans The Mailman’s Nightmare, où la voix enregistrée de son facteur raconte le rêve qu’a fait Anderson d’un monde de macrocéphales.
De cette imagination surréalisante naît son travail ;expérience d’ un réveil dans une maison étrangère, d’une marche dans les rues avec la sensation de chute, d’un sommeil qui la gagne et se mue en flottement, de la démystification des armes de la peur.
On peut avancer que ce que suggère ce spectacle, c’est que la meilleure réaction aux désastres psycho-socio-politiques de notre temps, c’est d’en faire l’expérience à travers l’art. Jetés en pâture aux chiens de la perception, il nous reste l’équivalent post-moderne de cette vieille bénédiction chinoise qui ne laisse pas d’être ambiguë : « Puissiez-vous vivre des temps intéressants ».
La relation nouvelle de la performance avec le moule ravagé de la vie américaine vient de nos capacités élevées de traitement des images, effet sans doute, de la télévision et de la nature de plus en plus atomisée de l’expérience dans la société post-industrielle,fondée sur l’information. La plupart des esthétiques de la fin de notre siècle ont pour base une séquence discontinue d’expériences immédiates, qu’il s’agisse du « grand art » ( si le terme a encore un sens) ou de Raiders of the Lost Ark ( qui concerne, notons-le, le pouvoir des tablettes brisées de Moïse). De toute manière, la meilleure des performances paraît moins éphémère et fugitive qu’auparavant, puisqu’elle doit autant à la mise en avant d’une présentation sophistiquée et de la facture qu’au réexamen radical des formes reçues.
Richard Schechner est de ceux qui le regrettent : « La performance devrait être un àcôté, pas l’action principale ». Aujourd’hui elle tend à dépasser les questions traditionnelles de la morale privée et du contenu politique, même si elle les interpelle. Au lieu de la continuité psychologique et de la construction de nouveaux systèmes de croyance, la performance se mesure directement au problème historiquement plus crucial du sens en tant que tel et à la relation nouvelle entre perceptions personnelle et collective. Reconstituant le Moi qui se désintègre en un nouveau théâtre, la performance peut devenir « une forme qui appartient vraiment à ce siècle » ( Annette Michelson), et qui soit capable de créer des ordres neufs, technologiques et inter-media, à partir de l’actuelle désorganisation de la culture.
Des pingouins aux lapins

Photo : Laurie Anderson
Vous êtes si primitifs
mangez les riches
vous êtes si primitifs
secouez, secouez
Nous savons ce que vous ressentez
Nous savons tout.
Nous savons ce que vous ressentez.
Ne vous laissez pas guider par la colère
c’est vous qui devez les utiliser
vous les
lapins
souffrez
d’émotion perpétuelle.
Les émotions sont trop subventionnées.
Vous savez ce que vous devriez faire
de ces émotions ?
‘Faudrait vous asseoir dessus…
Et danser avec beaucoup d’élégance.
Bouge-toi mec
On veut te voir bouger !
Bouge-toi mec !
On veut te voir danser !



