La « danse moderne » américaine s’est développée en tant que forme d’art essentiellement dramatique. Les deux premières générations de chorégraphes de la Modern dance ont commencé par repousser le vocabulaire et la grammaire du ballet académique qu’ils trouvaient trop formalisés et stériles. Ils refusaient aussi la frivolité des divertissements de danse populaire. Ce qu’ils voulaient réaliser, c’était un art corporel sérieux et original. Débutant avec les précurseurs de la danse moderne ( Loïe Fuller, Isadora Duncan, Ruth St-Denis et d’autres) au tournant du siècle et se poursuivant avec les pionniers ( Martha Graham, Doris Humphrey, Charles Weidman, Hanya Holm etc … ) dont l’activité naît durant les années ‘20 et ‘30, la danse de ces « modernistes » cherchait des formes d’expression neuves pour un contenu nouveau : les aspirations, les angoisses de l’ère moderne et mécanisée.
Mais, à la fin des années ‘50, la « danse moderne » paraissait déjà démodée à la lumière d’un certain nombre de faits. En un demi-siècle, le monde avait radicalement changé ; le cynisme conséquent à la Deuxième Guerre, le développement technologique, l’expansion de l’économie et l’accession des Etats-Unis au rang de puissance mondiale procuraient de nouvelles conditions à la création artistique. Un nouvel esprit positif gagnait les arts plastiques, la musique, le cinéma, la poésie, le roman, le théâtre et la danse, mettant l’accent sur l’immédiateté, la présence et la forme sensible. Dans les arts non-théâtraux, ces valeurs menaient souvent à des formules plus théâtrales : dans les happenings, les plasticiens attiraient l’attention sur le processus mis en oeuvre plutôt que sur le produit, tandis que les poètes psalmodiaient ou chantaient leurs poèmes au lieu de les laisser à la sobriété de la page imprimée- mais la danse, si longtemps rejeton du théâtre, voit naître un mouvement qui se détourne de l’élément dramatique et des sources littéraires qui caractérisaient la majeure part de la « danse moderne ». Merce Cunningham pour la « danse moderne » et, pour le ballet, Georges Balanchine sont les praticants principaux de la danse pour elle-même, adeptes d’un formalisme renouvelé qui posait des questions quant aux qualités essentielles de la danse en tant qu’art cinétique autonome, distinct du théâtre. Pour Balanchine, les rapports entre danse et musique sont demeurés au centre de ses préoccupations, tandis que pour Cunningham, la danse s’envisage séparément de la musique qui emplit les mêmes temps et espace de représentation.
Au début des années ‘60, un aspect neuf de la « danse moderne » émergeait, une avant-garde, un genre « post-moderne » qui menait des expériences aux limites mêmes de ce qui pouvait se définir comme danse. Le studio de Cunningham ( où John Cage était directeur de la musique alors que Robert Dunn y enseignait, de manière très ouverte, la composition) et celui de James Waring ( que partageaient à l’occasion Aileen Passloff et Yvonne Rainer) focalisaient les activités de l’avant-garde à ses débuts ; après 1962, le Judson Dance Theatre, coopérative de chorégraphes qui travaillaient au Judson Memorial Church à Greenwich Village devint le centre d’activité pour de jeunes artistes de disciplines diverses. L’esthétique du Judson était plurielle, volontairement non définie et dépourvue de contraintes. Aussi bien que des virtuoses, y oeuvraient des chorégraphes sans formation de danseurs ; on y accueillait ceux qui réalisaient des danses hautement théâtrales autant que ceux que préoccupaient des méthodes anti-théâtrales telles que les techniques reposant sur le hasard et l’improvisation. Mais, de ce laboratoire a fini par surgir un engagement dans le processus chorégraphique et une présentation essentiellement anti-illusionniste de danse pure, et ce, particulièrement dans les travaux de chorégraphes tels Yvonne Rainer, Steve Paxton, Trisha Brown, Deborah Hay, David Gordon et Lucinda Childs. Durant la fin de cette décennie et les années ‘70, ces chorégraphes réalisent des oeuvres anti-théâtrales en ce qu’elles ne comportent ni personnages ni argument, mais tout aussi bien se délestent d’éléments d’un poids expressif eh apparence encore moindre dans le théâtre dansé : tels que la musique, les costumes spécifiques, l’éclairage suggestif — et parfois même la technique virtuose. Ce mode chorégraphique réducteur et analyt’ique intensifiait la concentration de regard du spectateur et conférait la clarté à la moindre unité de signification de la danse- le pas, le geste, l’immobilité même- et à sa fonction dans la structure de l’oeuvre. Une telle mise en relief représentait une étape nouvelle dans le développement historique de la théorie de la danse, se détournant de la phrase du ballet ainsi que de la gestalt gestuelle métaphorique caractéristique de la « danse moderne ». Selon l’esprit qui était celui des années ‘60, il y avait là un moyen, aussi, de démocratiser la danse, de la rendre plus accessible, moins académique, plus terre-à-terre.
Au milieu des années ‘60, un autre groupe « post-moderne », dont Meredith Monk et Kenneth King, se met à travailler la danse de façon plus théâtrale. Leurs Gesamtkunstwerke incorporent geste, mouvement, musique, parole, lumière, et même le goût et l’odorat, ce qui les situe quelque part à mi-chemin entre la danse, le théâtre et l’opéra. Ces spectacles ont néanmoins un tranchant réflexif, anti-illusionniste. Les réalisations de Monk possèdent la familiarité des contes populaires ; elles semblent avoir trait, métaphoriquement, aux processus de vision, d’audition et de souvenir. Les danses de King sont pareilles à des rébus qui posent des questions aux mystères de la vie, à de multiples niveaux.
Depuis cette époque des années ‘60, la danse du downtown new-yorkais a explosé, demeurant au diapason du monde de la danse en général. Nombre de jeunes chorégraphes présentent leurs danses dans des lofts (greniers), des théâtres, des galeries, des églises, des parcs et d’autres lieux de performance et non seulement à Soho, Greenwich Village ou Tribeca dans le sud de Manhattan mais dans tout New-York — et dans le monde entier. Si deux institutions new-yorkaises, le Dance Theatre Workshop et le Kitchen Center ont acquis de la notoriété ces dernières années en tant que producteurs de chorégraphes indépendants, il n’y a pas de lieu unique, central pour la danse nouvelle. Il faut plutôt la chercher là où elle se trouve. Il n’est pas possible d’envisager dans l’espace de cet article tous les jeunes chorégraphes de la danse « post-moderne » d’aujourd’hui ; je me limiterai à quelques uns d’entre eux dont le travail prend des orientations nouvelles.
Une des mutations majeures de la danse « post-moderne » depuis les années ‘60 tient au fait que la technologie et l’artifice du théâtre ne sont plus désormais refusés, mais adoptés avec enthousiasme. Notons qu’Yvonne Rainer réalise actuellement non plus des chorégraphies mais des films, produits de manière autonome. Trisha Brown s’était mise à collaborer avec d’autres artistes : Glacial Decoy ( 1979) comportait de magnifiques décors et costumes de Robert Rauschenberg. Dance ( 1979 ), le dernier en date des projets de Lucinda Chi Ids, se signale par sa collaboration avec Sol Lewitt ( qui a réalisé des films et des éclairages qui saturaient la scène de couleurs primaires) et le compositeur Philip Glass. La génération montante des chorégraphes « post-modernes » se précipite dans la magie et la virtuosité théâtrales, aussi bien que dans sa machinerie. Mais, il ne s’agit pas là d’un théâtre lointain de symboles hiératiques comme l’était, par exemple, le drame mythique de Martha Graham. Leur inspiration provient davantage des divertissements populaires et des danses en vogue, de la mode, du monde des arts et des couleurs, formes et sons appuyés du punk rock, du new wave et du street style. Il y a là une sorte de vivacité urbaine qui rend à ces oeuvres à la fois fraîcheur, vigueur et attrait.
Molissa Fenley
Américaine, Molissa Fenley a grandi au Nigéria. Inspirée par la richesse et le sens des danses rituelles de l’Afrique occidentale, mais nécessairement sensible à sa situation de chorégraphe « post-moderne » dans le contexte artistique des années ‘80 à New York, elle mêle des gestes de la danse sociale américaine, l’iconologie cosmique et d’incessantes percussions en des vagues infinies de mouvement. Son oeuvre récente, pour quatre femmes, Energizer ( 1980 )durant toute une soirée bombardait les sens du spectateur d’éclairages aux tons chauds, de musique- composée par Fenley elle-même et qui fait sonner haut et fort le rythme des Caraïbes — et de danse surtout : toujours changeante, toute en rapidité et en pulsations. Malgré la célérité des mouvements des danseuses, il y avait quelque chose de sensuel, de langoureux, dans la façon qu’elles avaient de faire onduler le torse, de balancer les hanches, d’enrouler les bras, les ployant autour du corps. Avec de petits bonds et des pas de course, leurs années et venues dessinaient sur la scène un réseau dense dont la constance s’altérait de petits détails, de minimes mutations. Au-delà de la précision des dédales formels qu’élabore Fenley, tout son travail fait montre d’une attrayante interaction sociale entre les danseuses : elles échangent des regards, se prennent par les épaules, semblent suscitées par les actes des unes et des autres. Elles ont l’air de s’amuser à danser ensemble, même si ce qu’elles font exige d’elles un niveau de concentration et d’endurance physique très élevé.
Jim Self

Photo : Nathaniel Tileston
Jim Self a quitté son Alabama natal pour danser à Chicago. Après y avoir réalisé des chorégraphies pendant plusieurs années ( souvent à MoMing et au Dance Center, deux lieux importants de la danse nouvelle), il s’est joint à la compagnie de Merce Cunningham de 1976 à 1979. Assez prolifique depuis, il a notamment collaboré avec l’écrivain Richard Elovitch ( Silent Partner/Changing Hands, 1980) et le plasticien Frank Moore. Si les danses de Self ont toujours comporté des structures élaborées méthodiquement et d’une rigueur intelligente, son travail comporte également un niveau de signification dramatique, qui provient non seulement des couleurs fortes du décor et des costumes — merveilleusement dessinés, bizarres parfois — mais surtout du mouvement lui-même : individualisé, concentré, coulant. Parfois, des mouvements désinvoltes se mêlent à l’effort qu’exigent sauts et élévations, mais à la manière simple et directe des jeux d’enfants. A Domestic Interlude ( 1980 ), par exemple, un duo en compagnie d’Ellen van Schuylenburch, est né de son désir d’utiliser la force et la ligne classique de sa partenaire en dehors d’un contexte de ballet. Pour structurer la danse, Self a choisi une durée arbitraire de dix minutes, répartie ensuite en 10 séquences de 6 unités chacune, dont les cinq premières étaient bourrées d’activité tandis que les cinq suivantes ne comportaient que la moitié, exactement, de cette quantité d’actions. Pourtant, pour une part à cause des mouvements spécifiques choisis par Self-galops, pas mesurés, pirouettes décentrées, culbutes aussi, mouvements circulaires et étendues au sol — pour l’autre à cause des costumes, sortes de pyjamas — étant donné le titre aussi — la danse a pris un sens dramatique : duo ludique, affectueux et romantique, mais sans sentimentalisme.



