Chez les Anciens, nous rappelle Kenneth Clark, un motif artistique qui trouve son origine comme représentation ou objet religieux était souvent transformé en divertissement, et dégénérait peu à peu en décoration, avant de disparaître. Si nous envisageons ce qui est arrivé, ces cent vingt-cinq dernières années, à l’image lunaire, au blanc visage de Pierrot, c’est la même évolution que nous pouvons observer.

Corporeal Mine Theatre
Aux débuts de l’histoire, de geste rituel, le mime devint un art autonome bien que subsidiaire. Son rôle dans le théâtre grec était de fournir à la tension dramatique un soulagement comique ; ensuite, dans la Commedia dell’arte, il a pris une dimension centrale. Au début du siècle dernier, Jean Gaspard Debureau a cristallisé l’image qui devait faire de Pierrot le symbole du mime. Songeur et triste, quintessence du romantisme, poétique, venant d’ailleurs, suggérant le lointain et le passé : ainsi nous apparaît Pierrot dans les lithographies de De bureau, héros des média de son époque comme l’est MickJagger pour la nôtre. Selon ces représentations ( dont celle de Daumier), le Pierrot de Debureau, c’était l’adolescent, le pas-tout-à-fait-accompli, le Romeo auquel sa vulnérabilité conférait assez d’attrait pour influencer le monde artistique et intellectuel parisien.
C’est à la fin de l’autre siècle que la pantomime a connu une période de déclin. Successeur de Debureau au vingtième siècle, Marcel Marceau a accompli la résurrection et la synthèse de l’image moribonde de Pierrot, devenant un des artistes le plus divertissants. Pour Marceau, le mime n’implique pas seulement l’expression de mots à travers le geste, mais de sentiments à travers des attitudes. A leur tour, ses imitateurs divertissent à la télévision, dans les spots publicitaires, les promotions des grandes surfaces. Devenu motif décoratif, l’image de Pierrot disparaîtra éventuellement, s’effondrera lentement dans la fluorescence violente des complexes commerciaux américains. Devenu ainsi instrument de commerce, assimilé, vendable et donc dévalué, le pouvoir qu’avait cette image de traverser des modes accomodants de réalité, de déranger et de pousser l’esprit fainéant dans quelque avenue nouvelle de la perception, a quasi disparu.
Pour William Blake, la « grande règle de l’art, aussi bien que de la vie, la règle d’or veut que plus le contour est distinct, net et nerveux, plus l’oeuvre d’art est parfaite, tandis que plus on se trouve devant l’inverse, plus c’est l’imitation faible, le plagiat et la négligence qUi apparaissent ». Dans le domaine du théâtre en général et du mime en particulier, on a, au vingtième siècle, tendu à brouiller les « contours nerveux que décrivent la plupart des arts modernes et classiques. Peut-être la transgression essentielle a‑t-elle été commise au dix-neuvième siècle, lorsque le contenu émotionnel débordait souvent la forme. Au lieu de travailler pour éteindre la personnalité — pour échapper à l’émotion plutôt que de s’y identifier — les artistes, eût pu dire T.S. Eliot, ont émancipé leurs émotions et sont entrés en collision avec elles.
A user ainsi de la personnalité humaine, il n’y a pas de danger qu’esthétique. Janis Joplin, Jimmy Hendrix, Marilyn Monroe, Judy Garland et beaucoup d’autres interprètes encore ont été « assissinés » de manière simili-rituelle par une société voyeuriste qui les fouettait pour en tirer la « une » des journaux, dévorait leur corps à la recherche d’émotions de bas étage, et les versait à la fosse commune quand ils ne pouvaient plus rien donner. En un mot, ces « personnalités » se sont consumées et ont été consommées, pour produire, l’espace d’un instant, un éclair lumineux. L’attrait de la lumière — qui incite à se mouvoir vers l’agréable, et tout aussi bien vers la douleur — a induit le mauvais genre de sacrifice : l’auto-destruction plutôt que l’extinction continue de la personnalité de l’artiste — en d’autres termes, l’abandon par l’artiste de son « moi » au profit de l’affirmation des « contours nerveux et fermes ».
Le mime — le nouveau mime « classique » — fait enfin son entrée dans le vingtième siècle. Comme le ballet classique renouvelé de Balanchine, le Bharata Natyam de Balasaraswati, la révolution qui a modifié cette forme d’art se fonde sur la clarté de ligne apparue dans l’art classique et moderne. Son vocabulaire exige de la discipline, la subordination rigoureuse de la personnalité de l’interprète et de longues années d’entraînement technique. Le mime nouveau souscrit au dicton de Balasaraswati, pour qui « l’orthodoxie de la discipline traditionnelle … donne à la créativité individuelle … la plus grande liberté … » Il pensait aux danseurs, mais la sentence s’applique tout autant au musicien, à l’acteur, au mime. Ayant fait peau neuve, l’art du mime évite le visage blanc, le costume de Pierrot, le silence blanc de l’interprète. L’éventail de ses préoccupations inclut autant une technique hautement codifiée d’abstractions que la satire et le commentaire politique et social. Musique, masques, accessoires scéniques, la voix humaine même sont utilisés. Mais sa forme n’est pas brouillée par des émotions qui ne viennent rien étayer, ni par des récits sentimentaux ou mélodramatiques. Malraux voyait dans l’absence de narrativité le trait distinctif de l’art moderne. Les pantomimes du siècle dernier avaient pour titre « Pierrot en Afrique » ou « Amour et désespoir» ; leurs imitations récentes, tournées aussi vers l’argument, s’intitulent « Le chirurgien saoûl » et « La cage ».
Comme la peinture et le ballet, le mime renouvelé s’est affranchi du récit. Comment, alors, les spectateurs sont-ils divertis, si ce n’est pas au sens traditionnel de ce terme ? Quel sentiment leur procure+on ? « Tout entier à regarder, son esprit libre de distraction, envahi de clarté », tel est le spectateur selon Balasaraswati. En d’autres termes, comme celle de l’interprète, l’expérience du spectateur est délestée des contraintes qui, c’est un paradoxe, existent dans les formes émotionnelles de participation.
Le nouveau mime a des préoccupations essentielles. De la peinture, Matisse disait : « Si je ferme les yeux, je vois mieux les choses que les yeux ouverts. Je les vois dépouillées de leurs qualités accidentelles, et c’est ce que je peins ». C’est avec le corps que le nouveau mime peint des idées. Plus lent à entrer dans l’ère moderne que la peinture, la musique, l’architecture ou la littérature, c’est néanmoins de ces formes qu’elle prend son orientation et qu’elle partage l’esprit. Daniel Stein, le United Mime Theatre et le Corporeal Mime Theatre, parmi d’autres, pratiquent le mime renouvelé aux Etats-Unis.
Daniel Stein

Daniel Stein
Photo : Yve Fla tard



