Marionnettes d’aujourd’hui

Marionnettes d’aujourd’hui

Le 23 Oct 1981
Prelude to Death in Venice Photo: Bob van Dantzig
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Prelude to Death in Venice Photo: Bob van Dantzig
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Article publié pour le numéro
USA 81-Couverture du Numéro 9 d'Alternatives ThéâtralesUSA 81-Couverture du Numéro 9 d'Alternatives Théâtrales
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Cet arti­cle est né de con­ver­sa­tions avec deux mar­i­on­net­tistes remar­quables qui vivent et tra­vail­lent à New York. Le tra­vail de Julie Tay­mor, qui réalise des mar­i­on­nettes et met en scène, et celui du manip­u­la­teur Eric Bass sont envis­agés dans le texte qui suit, tan­dis que vien­nent s’y inter­caler leurs pro­pos sur la revivis­cence actuelle des mar­i­on­nettes.

Sev­cik : « Quel attrait les artistes de théâtre voient-ils dans les mar­i­on­nettes aujourd’hui ? »

Bass : « Les mar­i­on­nettes, c’est le théâtre sans lim­ites. L’abstraction leur est innée, parce que vous savez que c’est à une représen­ta­tion que vous réagis­sez. Il y a là ouver­ture à des mon­des fan­tas­tiques. On ne doit pas déguis­er quelqu’un en fan­tôme ou en dia­ble — ils sont vrai­ment là. On peut avoir des dif­férences d’échelle. Le monde, on peut l’animer, ou non. Si notre intérêt pour le théâtre com­prend l’abstraction, la magie, le fan­tas­tique, la mort et la nais­sance, il est tout naturel de se tourn­er vers les mar­i­on­nettes ».

Tay­mor : « Les mar­i­on­nettes peu­vent pro­cur­er une for­mu­la­tion essen­tielle. Leur théâtre peut être styl­isé, plutôt que de rivalis­er avec les feuil­letons télévisés pour ren­dre en détail le quo­ti­di­en. Les gens doivent percevoir ce que peut le théâtre et qui échappe au ciné­ma et à la télévi­sion. Aus­si bien les per­son­nages que le décor peu­vent opér­er des trans­for­ma­tions mag­iques. Les mar­i­on­nettes au théâtre, c’est incom­pa­ra­ble ».

Ces dernières années, un nom­bre éton­nant d’événements théâ­traux sophis­tiqués, sou­vent expéri­men­taux ou d’avant-garde, ont com­porté des mar­i­on­nettes, qu’il s’agisse des poupées de cinq cen­timètres dans Le dépe­u­pleur de Beck­ett ( The Lost Ones) réal­isé par les Mabou Mines ou de celles, géantes, et des fig­ures masquées du Bread an Pup­pet The­ater. Aupar­a­vant, les mar­i­on­nettes et les masques étaient con­finés au théâtre pour enfants et à la télévi­sion ; aujourd’hui, plusieurs courants d’intérêt les ont fait appa­raître dans une série de pro­duc­tions Off et Off-off Broad­way d’où il sem­ble qu’elles puis­sent envahir le courant prin­ci­pal du théâtre, à Broad­way.

Le renou­veau de l’intérêt pour les orig­ines rit­uelles du tbéâtre que mar­que notre siè­cle a rap­pelé aux artistes la place cen­trale que masques et mar­i­on­nettes ont tenue dans les céré­monies prim­i­tives et qu’ils pour­raient sans aucun doute tenir à nou­veau.
Plus récem­ment, explo­rant les arts pop­u­laires en quête de lan­gages neufs, les mar­i­on­nettes ont été redé­cou­vertes par des artistes de théâtre con­tem­po­rains. Et enfin, on peut dire qu’ont recours aux mar­i­on­nettes ceux qui explorent les rela­tions entre l’humain et le mécanique, entre les gens et l’objet, ain­si que !’envi­ron­nement dans le théâtre d’avant-garde. Le théâtre améri­cain de la décen­nie écoulée a con­nu une crois­sance et une diver­si­fi­ca­tion de la présence des mar­i­on­nettes qui va du cer­cle tou­jours plus nom­breux des bril­lants solistes tels Robert Anton, Bruce Schwartz et Eric Bass aux com­bi­naisons auda­cieuses d’acteurs et de mar­i­on­nettes mis­es en oeu­vre par des met­teurs en scène aus­si dif­férents que Lee Breuer et Julie Tay­mor.

De manière générale, les mar­i­on­nettes aux Etats-Unis se sont devel­op­pées à par­tir de la tra­di­tion de diver­tisse­ment européenne. Qu’il s’agisse des spir­ituels numéros de mar­i­on­nettes de Tony Sarg dans les années ‘20, de celui du ven­tril­oque Edgar Bergen à la radio avec Char­lie McCarthy, de Howdy Dod­dy et de Kuk­la, Fran et Ollie, très appré­ciés des pre­miers publics télévisés ou des actuelles stars du petit écran que sont 1!3S Mup­pets de Jim Hen­son, cer­tains des per­son­nages nationaux les plus pop­u­laires ont été et sont des mar­i­on­nettes. Les man­i­fes­ta­tions les plus récentes de cet art, cepen­dant, se basent plus directe­ment sur les tra­di­tions asi­a­tiques et sur la plus indigène des tra­di­tions améri­caines : l’usage céré­moniel de masques et de mar­i­on­nettes qui est celui des Indi­ens de la côte du Nord-Ouest.

Eric Bass,-qui s’est servi des deux sources, for­mule ain­si ce rap­port : « Le mélange de mar­i­on­nettes, de danseurs masqués et d’acteurs n’est pas neuf. C’est ce que fai­saient, au cours d’une céré­monie de pot­latch, les Indi­ens de la côte Nord-Ouest. Ils usaient de mar­i­on­nettes d’ombre, de mar­i­on­nettes à tige sor­tant de boîtes en tant qu’esprits, de danseurs masqués fan­tas­tiques, de masques à trans­for­ma­tions. Une bien riche tra­di­tion ».

A la dif­férence du mode télévi­suel où grand et petit, lisse et rugueux, ani­mé et inan­imé se réper­cu­tent faible­ment, ce sont les con­trastes d’échelle, d’ornement, de dis­tance et de style aux­quels incite un genre qui réu­nit plusieurs formes d’art que met­tent en exer­gue les réal­i­sa­tions d’aujourd’hui.

Au début des années ‘60, quelques groupes expéri­men­taux ont mon­tré quelle énergie et quelle magie les mar­i­on­nettes pou­vaient apporter au théâtre. La San Fran­cis­co Mime Troupe, fondée par R.G. Davis en 1959, était l’une des pre­mières à mêler rôles ani­més et inan­imés, acteurs masqués à la manière de la Com­me­dia dell’arte, dans leurs spec­ta­cles d’agit-prop. Le Bread and Pup­pet The­ater, créé en 1961 par Peter Schu­mann, artiste accom­pli qui affirme la sim­plic­ité et le dépouille­ment, a fourni l’inspiration, et sou­vent le mod­èle, de nom­breux afi­ciona­dos de la mar­i­on­nette. Comme Schu­mann, le noy­au du groupe des mar­i­on­net­tistes rassem­ble des gens qua­si aus­si aptes à jouer d’instruments de musique ( boîtes à con­serve ou sif­flets autant que vio­lons et trompettes) qu’à créer pièces et mar­i­on­nettes, décor avec matéri­aux « trou­vés », et lorsque la dis­tri­b­u­tion est impor­tante, des comé­di­ens « trou­vés » égale­ment.

Eric Bass

Autumn Portraits
Photo: Tseng Kwong Chi
Autumn Por­traits
Pho­to : Tseng Kwong Chi

Comme beau­coup de manip­u­la­teurs, Eric Bass a com­mencé à tra­vailler pour les enfants. Directeur artis­tique du théâtre pour enfants de l’Open Eye, il a écrit, conçu visuelle­ment et mis en scène qua­tre pièces pour mar­i­on­nettes, danseurs et musi­ciens. Par­mi celles-ci, celle qui a con­nu le suc­cès le plus vif, Twi­light Crane, com­por­tait un musi­cien, un danseur, un acteur et un manip­u­la­teur pour racon­ter un con­te pop­u­laire fan­tas­tique japon­ais sous une var­iété de formes inspirées du théâtre de ce pays. Il a quit­té le théâtre pour enfants en 1979 pour créer son pre­mier spec­ta­cle pour adultes, Autumn Por­traits, où il aban­donne une cer­taine ampleur pour le monde plus intimiste du solo.

« Le théâtre de mar­i­on­nettes pos­sède la ressource de l’intimisme, et aus­si celle de la majesté, de la grandeur ; prenez les réal­i­sa­tions d’Oscar Schlem­mer au Bauhaus. Pour une part, le solo sert à man­i­fester la présence. Pour moi, il y a là la sat­is­fac­tion de créer un monde plus intime, plus per­son­nel ». (Bass)

Autumn Por­traits est com­posé d’une série de vignettes qui, cha­cune, mon­tre une mar­i­on­nette à tige : por­traits. Par­fois Bass appa­raît masqué comme magi­cien­ma­nip­u­la­teur, par­fois il appa­raît à vis­age décou­vert, tan­dis que les mar­i­on­nettes incar­nent leurs réc­its folk­loriques dépouil­lés, en silence, ou de pair avec le réc­it du manip­u­la­teur. Il y a un épisode où Maya, la nar­ra­trice, fait le réc­it d’un con­te ancien tan­dis qu’elle revêt son pro­pre vis­age de mar­i­on­nette de masques minus­cules pour incar­n­er les per­son­nages du con­te. Comme la plu­part des mar­i­on­net­tistes, Bass conçoit, fab­rique et manip­ule à la fois, et crée son pro­pre matériel.

Win­ston-Tong

Comme Bass, beau­coup des solistes actuels sont d’éclectiques adap­ta­teurs de styles et de tech­niques. Sou­vent, leurs spec­ta­cles sus­ci­tent un univers intime et par­ti­c­uli­er qui retient le spec­ta­teur dans un réseau de sen­ti­ment et de magie intens­es. L’univers minia­tur­isé et exquis des poupées de Robert Anton se révèle lors de rares représen­ta­tions où le pub­lic est lim­ité à quinze per­son­nes. Tel un Dieu sym­pa­thique, Anton pré­side aux des­tinées de sa Gitane, du Pape, de l’Erudit, du Dia­ble et d’autres per­son­nages, tous de la hau­teur d’un doigt, qui inter­prè­tent un réc­it de nais­sances, de morts et de trans­for­ma­tions en des images qui sem­blent remon­ter d’un niveau de con­science occi­den­tale qui se situe entre Beowulf et la Chan­son de Roland. Win­ston Tong fait usage de poupées d’ombre d’un for­mat plus impor­tant, des mar­i­on­nettes à tige et des mar­i­on­nettes à vis­age de porce­laine pour sus­citer les échos de pas­sions trop fortes pour les habi­tudes con­tem­po­raines. Ses Three Solo Pieces pro­posent trois dif­férents codes amoureux, le roman­tisme du 19ème siè­cle, le code chi­nois tra­di­tion­nel et le punk con­tem­po­rain, usant de l’échelle réduite et de la sub­til­ité du rap­port de manip­u­la­teur à mar­i­on­nette pour épanouir d’intenses hiéro­glyphes de sen­ti­ment tout en per­me­t­tant à l’abstraction fon­da­men­tale des mar­i­on­nettes de créer la dis­tance cri­tique brechti­enne.

Bruce Schwartz

A une échelle sem­blable mais d’une manière dif­férente, Bruce Schwartz réu­nit la satire poli­tique, la fan­taisie per­son­nelle et le diver­tisse­ment pop­u­laire dans sa gail­larde farce The Rat of Huge Pro­por­tions, d’inspiration élis­abéthaine. Ses per­son­nages, des mar­i­on­nettes à gaine sur une « scène ambu­lante » attachée au corps du manip­u­la­teur, effectuent clowner­ies et plaisan­ter­ies énormes en cou­plets argo­ti­sants. L’autre manière de Schwartz con­siste à ani­mer de gra­cieuses mar­i­on­nettes à tige de mou­ve­ments d’une pré­ci­sion déli­cate, accom­pa­g­nés d’une musique tout en émo­tion. Schwartz et d’autres manip­u­la­teurs solistes sont attirés par cette tech­nique notam­ment pour le con­trôle total qu’elle offre aux points de vue artis­tique et pra­tique. Comme tous les spec­ta­cles en solo, qu’il s’agisse de l’imitation de per­son­nages his­toriques par des acteurs de grande notoriété ou de l’artiste soli­taire qui manip­ule quelques objets évo­ca­teurs, con­tin­u­ent de croître en nom­bre et en pop­u­lar­ité, ces artistes de la mar­i­on­nette ont eu quelque suc­cès à attir­er le pub­lic dans leurs univers très per­son­nels et sou­vent bizarres.

Julie Tay­mor

Si les mar­i­on­nettes ont éten­du le champ des inter­pré­ta­tions en solo, masques et mar­i­on­nettes sont égale­ment intro­duits dans des spec­ta­cles d’envergure. Julie Tay­mor a étudié le chaman­isme des Indi­ens de la côte ‑du Nord-Ouest et des Eski­mos en fac­ulté avant de con­stituer le The­atr Loh, com­pag­nie de théâtre réu­nis­sant plusieurs nation­al­ités qui s’est dévelop­pée et a représen­té deux pièces en Indonésie au milieu de la décen­nie précé­dente. « Pour de nom­breuses cul­tures ori­en­tales, le spec­ta­cle de mar­i­on­nettes est la plus haute forme d’art, et la source de tous les autres arts. A Java, les mar­i­on­nettes préex­is­taient, et les danseurs ont imité les mou­ve­ments des mar­i­on­nettes d’ombre. Pour moi, les mar­i­on­nettes ne sont-pas des effets, mais l’expression visuelle du con­tenu, et en tant que con­cep­trice, c’est à cette fin que je les utilise ».

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