Cet article est né de conversations avec deux marionnettistes remarquables qui vivent et travaillent à New York. Le travail de Julie Taymor, qui réalise des marionnettes et met en scène, et celui du manipulateur Eric Bass sont envisagés dans le texte qui suit, tandis que viennent s’y intercaler leurs propos sur la reviviscence actuelle des marionnettes.
Sevcik : « Quel attrait les artistes de théâtre voient-ils dans les marionnettes aujourd’hui ? »
Bass : « Les marionnettes, c’est le théâtre sans limites. L’abstraction leur est innée, parce que vous savez que c’est à une représentation que vous réagissez. Il y a là ouverture à des mondes fantastiques. On ne doit pas déguiser quelqu’un en fantôme ou en diable — ils sont vraiment là. On peut avoir des différences d’échelle. Le monde, on peut l’animer, ou non. Si notre intérêt pour le théâtre comprend l’abstraction, la magie, le fantastique, la mort et la naissance, il est tout naturel de se tourner vers les marionnettes ».
Taymor : « Les marionnettes peuvent procurer une formulation essentielle. Leur théâtre peut être stylisé, plutôt que de rivaliser avec les feuilletons télévisés pour rendre en détail le quotidien. Les gens doivent percevoir ce que peut le théâtre et qui échappe au cinéma et à la télévision. Aussi bien les personnages que le décor peuvent opérer des transformations magiques. Les marionnettes au théâtre, c’est incomparable ».
Ces dernières années, un nombre étonnant d’événements théâtraux sophistiqués, souvent expérimentaux ou d’avant-garde, ont comporté des marionnettes, qu’il s’agisse des poupées de cinq centimètres dans Le dépeupleur de Beckett ( The Lost Ones) réalisé par les Mabou Mines ou de celles, géantes, et des figures masquées du Bread an Puppet Theater. Auparavant, les marionnettes et les masques étaient confinés au théâtre pour enfants et à la télévision ; aujourd’hui, plusieurs courants d’intérêt les ont fait apparaître dans une série de productions Off et Off-off Broadway d’où il semble qu’elles puissent envahir le courant principal du théâtre, à Broadway.
Le renouveau de l’intérêt pour les origines rituelles du tbéâtre que marque notre siècle a rappelé aux artistes la place centrale que masques et marionnettes ont tenue dans les cérémonies primitives et qu’ils pourraient sans aucun doute tenir à nouveau.
Plus récemment, explorant les arts populaires en quête de langages neufs, les marionnettes ont été redécouvertes par des artistes de théâtre contemporains. Et enfin, on peut dire qu’ont recours aux marionnettes ceux qui explorent les relations entre l’humain et le mécanique, entre les gens et l’objet, ainsi que !’environnement dans le théâtre d’avant-garde. Le théâtre américain de la décennie écoulée a connu une croissance et une diversification de la présence des marionnettes qui va du cercle toujours plus nombreux des brillants solistes tels Robert Anton, Bruce Schwartz et Eric Bass aux combinaisons audacieuses d’acteurs et de marionnettes mises en oeuvre par des metteurs en scène aussi différents que Lee Breuer et Julie Taymor.
De manière générale, les marionnettes aux Etats-Unis se sont developpées à partir de la tradition de divertissement européenne. Qu’il s’agisse des spirituels numéros de marionnettes de Tony Sarg dans les années ‘20, de celui du ventriloque Edgar Bergen à la radio avec Charlie McCarthy, de Howdy Doddy et de Kukla, Fran et Ollie, très appréciés des premiers publics télévisés ou des actuelles stars du petit écran que sont 1!3S Muppets de Jim Henson, certains des personnages nationaux les plus populaires ont été et sont des marionnettes. Les manifestations les plus récentes de cet art, cependant, se basent plus directement sur les traditions asiatiques et sur la plus indigène des traditions américaines : l’usage cérémoniel de masques et de marionnettes qui est celui des Indiens de la côte du Nord-Ouest.
Eric Bass,-qui s’est servi des deux sources, formule ainsi ce rapport : « Le mélange de marionnettes, de danseurs masqués et d’acteurs n’est pas neuf. C’est ce que faisaient, au cours d’une cérémonie de potlatch, les Indiens de la côte Nord-Ouest. Ils usaient de marionnettes d’ombre, de marionnettes à tige sortant de boîtes en tant qu’esprits, de danseurs masqués fantastiques, de masques à transformations. Une bien riche tradition ».
A la différence du mode télévisuel où grand et petit, lisse et rugueux, animé et inanimé se répercutent faiblement, ce sont les contrastes d’échelle, d’ornement, de distance et de style auxquels incite un genre qui réunit plusieurs formes d’art que mettent en exergue les réalisations d’aujourd’hui.
Au début des années ‘60, quelques groupes expérimentaux ont montré quelle énergie et quelle magie les marionnettes pouvaient apporter au théâtre. La San Francisco Mime Troupe, fondée par R.G. Davis en 1959, était l’une des premières à mêler rôles animés et inanimés, acteurs masqués à la manière de la Commedia dell’arte, dans leurs spectacles d’agit-prop. Le Bread and Puppet Theater, créé en 1961 par Peter Schumann, artiste accompli qui affirme la simplicité et le dépouillement, a fourni l’inspiration, et souvent le modèle, de nombreux aficionados de la marionnette. Comme Schumann, le noyau du groupe des marionnettistes rassemble des gens quasi aussi aptes à jouer d’instruments de musique ( boîtes à conserve ou sifflets autant que violons et trompettes) qu’à créer pièces et marionnettes, décor avec matériaux « trouvés », et lorsque la distribution est importante, des comédiens « trouvés » également.
Eric Bass

Photo : Tseng Kwong Chi
Comme beaucoup de manipulateurs, Eric Bass a commencé à travailler pour les enfants. Directeur artistique du théâtre pour enfants de l’Open Eye, il a écrit, conçu visuellement et mis en scène quatre pièces pour marionnettes, danseurs et musiciens. Parmi celles-ci, celle qui a connu le succès le plus vif, Twilight Crane, comportait un musicien, un danseur, un acteur et un manipulateur pour raconter un conte populaire fantastique japonais sous une variété de formes inspirées du théâtre de ce pays. Il a quitté le théâtre pour enfants en 1979 pour créer son premier spectacle pour adultes, Autumn Portraits, où il abandonne une certaine ampleur pour le monde plus intimiste du solo.
« Le théâtre de marionnettes possède la ressource de l’intimisme, et aussi celle de la majesté, de la grandeur ; prenez les réalisations d’Oscar Schlemmer au Bauhaus. Pour une part, le solo sert à manifester la présence. Pour moi, il y a là la satisfaction de créer un monde plus intime, plus personnel ». (Bass)
Autumn Portraits est composé d’une série de vignettes qui, chacune, montre une marionnette à tige : portraits. Parfois Bass apparaît masqué comme magicienmanipulateur, parfois il apparaît à visage découvert, tandis que les marionnettes incarnent leurs récits folkloriques dépouillés, en silence, ou de pair avec le récit du manipulateur. Il y a un épisode où Maya, la narratrice, fait le récit d’un conte ancien tandis qu’elle revêt son propre visage de marionnette de masques minuscules pour incarner les personnages du conte. Comme la plupart des marionnettistes, Bass conçoit, fabrique et manipule à la fois, et crée son propre matériel.
Winston-Tong
Comme Bass, beaucoup des solistes actuels sont d’éclectiques adaptateurs de styles et de techniques. Souvent, leurs spectacles suscitent un univers intime et particulier qui retient le spectateur dans un réseau de sentiment et de magie intenses. L’univers miniaturisé et exquis des poupées de Robert Anton se révèle lors de rares représentations où le public est limité à quinze personnes. Tel un Dieu sympathique, Anton préside aux destinées de sa Gitane, du Pape, de l’Erudit, du Diable et d’autres personnages, tous de la hauteur d’un doigt, qui interprètent un récit de naissances, de morts et de transformations en des images qui semblent remonter d’un niveau de conscience occidentale qui se situe entre Beowulf et la Chanson de Roland. Winston Tong fait usage de poupées d’ombre d’un format plus important, des marionnettes à tige et des marionnettes à visage de porcelaine pour susciter les échos de passions trop fortes pour les habitudes contemporaines. Ses Three Solo Pieces proposent trois différents codes amoureux, le romantisme du 19ème siècle, le code chinois traditionnel et le punk contemporain, usant de l’échelle réduite et de la subtilité du rapport de manipulateur à marionnette pour épanouir d’intenses hiéroglyphes de sentiment tout en permettant à l’abstraction fondamentale des marionnettes de créer la distance critique brechtienne.
Bruce Schwartz
A une échelle semblable mais d’une manière différente, Bruce Schwartz réunit la satire politique, la fantaisie personnelle et le divertissement populaire dans sa gaillarde farce The Rat of Huge Proportions, d’inspiration élisabéthaine. Ses personnages, des marionnettes à gaine sur une « scène ambulante » attachée au corps du manipulateur, effectuent clowneries et plaisanteries énormes en couplets argotisants. L’autre manière de Schwartz consiste à animer de gracieuses marionnettes à tige de mouvements d’une précision délicate, accompagnés d’une musique tout en émotion. Schwartz et d’autres manipulateurs solistes sont attirés par cette technique notamment pour le contrôle total qu’elle offre aux points de vue artistique et pratique. Comme tous les spectacles en solo, qu’il s’agisse de l’imitation de personnages historiques par des acteurs de grande notoriété ou de l’artiste solitaire qui manipule quelques objets évocateurs, continuent de croître en nombre et en popularité, ces artistes de la marionnette ont eu quelque succès à attirer le public dans leurs univers très personnels et souvent bizarres.
Julie Taymor
Si les marionnettes ont étendu le champ des interprétations en solo, masques et marionnettes sont également introduits dans des spectacles d’envergure. Julie Taymor a étudié le chamanisme des Indiens de la côte ‑du Nord-Ouest et des Eskimos en faculté avant de constituer le Theatr Loh, compagnie de théâtre réunissant plusieurs nationalités qui s’est développée et a représenté deux pièces en Indonésie au milieu de la décennie précédente. « Pour de nombreuses cultures orientales, le spectacle de marionnettes est la plus haute forme d’art, et la source de tous les autres arts. A Java, les marionnettes préexistaient, et les danseurs ont imité les mouvements des marionnettes d’ombre. Pour moi, les marionnettes ne sont-pas des effets, mais l’expression visuelle du contenu, et en tant que conceptrice, c’est à cette fin que je les utilise ».



