Si l’on excepte l’opéra et la comédie musicale, la musique au théâtre a traditionnellement servi à meubler entre deux scènes ou à manipuler le public au niveau émotionnel. Au sein du Talking Band, nous faisons l’expérience d’étendre le rôle de la musique au théâtre pour qu’elle acquière un poids égal à celui des éléments visuel et textuel, de sorte que son pouvoir puisse consciemment être ressenti. Notre groupe a commencé comme atelier il y a quelques années par des recherches sur la poésie. Nous nous intéressions aux éléments rythmique et musical, à la ligne de partage entre parole et musique.

Meredith Monk et l’Ensemble Vocal
Photo : Nathaniel Tileston
Les propos sur la musique au théâtre, qui vont suivre, proviennent d’entretiens avec certains musiciens de théâtre réalisés au cours de l’été 1981. Certains d’entre nous sont compositeurs pour le théâtre, d’autres, musiciens travaillant avec des collectifs d’acteurs, d’autres encore, des acteurs qui sont aussi compositeurs. Nous employons toutes sortes d’instruments : la voix humaine, des instruments de fabrication domestique, traditionnels ou électroniques, et sommes influencés par toutes sortes de musique de notre culture et des autres, tout aussi bien. Tous nous essayons de créer un nouveau genre de théâtre musical où la musique sort de son rôle habituel et enrichit les nouvelles formes théâtrales pour lesquelles nous travaillons.
« Plus je travaille, plus il me semble que je sois un compositeur au sens élargi du terme. Je pense même à « orchestrer » images et texte, à orchestrer tous les éléments. Je n’ai jamais eu d’intérêt pour un théâtre littéraire où le texte est l’élément structurant. Lorsque je travaille au théâtre, la musique devient l’élément structurant principal. Je crois que vous pourriez écouter une de mes partitions et que le spectacle tout entier y serait inclus.
Je suis toujours très curieuse et fascinée par la relation qu’entretiennent les différentes expériences sensuelles pour le public. Parfois, j’aime à isoler l’élément auditif, à l’intensifier, parfois je les réunis tous en un même temps, parfois c’est l’expérience.visuelle que j’intensifie. J’aime l’idée d’une séquence de spectacle où vous quittez vos personnages et vous n’avez plus que de la musique, avec des images visuelles, par exemple, des gens qui transportent des objets, et ensuite, la pièce retourne aux personnages.
Mon instrument premier, c’est la voix. C’est là le premier instrument de l’être humain, une force émotionnelle très forte, et qui s’engage très avant dans la perception que peut avoir le public. J’essaie de mêler une force émotionnelle primale avec une conscience structurale rigoureuse.
Je pense toujours mon travail comme très proche de l’opéra, si ce n’est qu’il n’y a pas d’intrigue, qu’il n’y a pas vraiment de livret. Il y a des éléments qui sont tissés ensemble ; c’est très proche des formes orientales, le Kabouki, le Kathakali, où le théâtre, la danse, la musique sont employés comme une seule forme. La comédie musicale est notre seule forme américaine d’opéra. Mais ceux qui travaillent maintenant, comme Phil Glass et moi, essaient de trouver une autre forme musicale américaine, différente de l’opéra ou de la comédie musicale, une forme plus contemporaine de théâtre musical ».

Photo : Gerard Manico
« Le théâtre non-narratif et non-littéraire qui a débuté avec le Living Theater, l’Open Theater, le Performance Group et Mabou Mines n’était pas basé sur un texte, mais sur le travail d’un metteur en scène ou sur une collaboration. J’ai découvert avec de tels groupes que très souvent, les gens veulent un point de départ. J’écrivais donc une musique de théâtre qui n’avait pas de contenu spécifique, mais était destinée à recevoir n’importe quel récit et à être modifiée et restructurée. J’ai donc écrit une composition que j’appelle Music Theater N°1, avec pour sous-titre « Madrigal Opera » parce qu’elle compte six voix et un violon dans la première partie, six voix et un alto dans la seconde.
La première représentation de Music Theater N° 1 eut lieu au Carre Theatre en juin 1980, dans la scénographie et la mise en scène de Rob Malasch, un Hollandais. Il a réalisé une série de tableaux et d’actions en correspondance avec la musique. Ensuite, Manuel Lutgenhorst, la musique entendue, a décidé qu’il voulait l’essayer aussi, mais il a travaillé de manière très différente. Il a en fait developpé tout un livret, avec un récit complet et six acteurs : The Panther. Peut-être ai-je inventé quelque chose. Je pense à écrire une série de morceaux pour le théâtre qui peuvent être pris en main par des groupes de théâtre et portés à la scène ».
David Dawkins : Otrabanda Company
« Ce que nous faisons, c’est organiser un événement sur le Mississipi. Nous jouons pour des publics vraiment mélangés, avec beaucoup d’enfants, des chiens qui courent partout, du bruit. Cela se fait sous chapiteau, à l’extérieur. La musique aide à attirer les gens et à créer une ambiance.
Quand nous avons commencé, nous n’avions pas de musique, ou fort peu, et nous perdions le public. Puis, nous avons eu un petit orchestre avec kazoos et caisse claire et nous nous sommes aperçus que le public s’est organisé autour de lui, alors qu’ils ne voulaient pas le faire autour de nos dialogues et de nos événements vocaux bizarres.
J’aime beaucoup employer un ensemble de percussions chinoises. C’est beaucoup de métal qu’on frappe ensemble pour faire du rythme, et c’est mené par notre percussionniste, qui joue tout, de notre grand tambour lion aux petits tambours aigus qu’on frappe avec des bâtonnets. Cela donne une sorte de son aigre et agressif, mais il peut être tendre aussi si on ajoute des flûtes et qu’on l’assourdit. Cette année, on va employer l’ensemble de gamelons balinais qui est beaucoup plus mélodique, bien que très métallique aussi. Notre premier instrumentiste est un saxophoniste de jazz progressif assez doué. Il ajoutera une mélodie balinaise au gamelon, à la basse et aux percussions ; ensuite, nous improviserons pour trouver ce que nous voulons en faire.
Probablement qu’une des choses les plus fortes que j’aie éprouvée et qui me permet de faire mon genre de théâtre, c’est d’avoir vécu l’opéra chinois à Singapour. Je n’y ai jamais compris quoi que ce soit, je ne savais pas si c’était un combat ou une scène d’amour. J’étais totalement médusé mais totalement spectacularisé. Je restais bouche bée devant des gens qui couraient ainsi, faisaient tant de bruit et employaient tant de couleurs. Leurs décors crevaient les yeux et il y avait des ampoules néon partout, vraiment partout. Ca se voyait à des kilomètres. Et puis leurs costumes, il y avait autant de séquins, de fleurs et de plumes qu’ils pouvaient coller sur la personne. Et ils chantaient, employaient leur voix dans les extrêmes les plus sauvages. La musique de gong était incroyablement forte, et les flûtes et violons étaient très doux. Je pleurais et j’étais vraiment ému ; pour moi, c’était magique. C’était du langage théâtral universel, c’était passionnant ».
Harry Mann : The Winter Project
« Il y a des données de base qui importent lorsqu’il s’agit de jouer de la musique d’improvisation pour le théâtre ; ce n’est pas une question de technique, c’est l’attitude. Vous devez avoir un sens total du théâtre, pour que tout ce que vous jouiez soit dans cette perspective de totalité. Il faut se préparer à l’improvisation, ce que la plupart des ensembles ne font pas. L’ensemble de Joseph Chaikin, lui, se prépare.
Voici ce que j’ai fait comme entraînement pour me préparer. Il faut apprendre tous les clichés, tout ce avec quoi on vous a lavé le cerveau, comme des décélérations pour la vitesse, les trilles pour le suspense, la frénésie pour l’action. Il faut les apprendre pour s’en débarasser. Ensuite, il faut essayer d’être créatif, ce qui, en théâtre, signifie user de son instrument d’une manière modifiée ; de la sorte, la flûte ne doit pas toujours être jolie, ni le saxophone, ne servir qu’au jazz. Aussi, l’acteur et le musicien doivent vraiment répéter ensemble. Le musicien trouve dans quel registre parle l’acteur, son volume de projection. Ensuite, j’examine la conception des éclairages, pour trouver sur mon instrument toutes les couleurs utilisées. Tout ceci peut s’employer dans l’improvisation. Ça ne sert à rien de se casser la tête à chercher des mélodies « qui marchent », c’est la recette du désastre.
Il faut que les acteurs aient confiance en vous.
Qu’ils ne disent pas :«que diable va-t-il jouer ce soir ? » Ils doivent avoir confiance que, quoi que vous jouiez, vous serez avec eux. C’est une question de communauté, de relation spirituelle de confiance, c’est la clé de l’affaire ».
Bill Uttley : The Winter Project
« Joe Chaikin utilise ce qu’on appelle des modes ; un acteur laisse les mots qu’il est en train d’énoncer pour passer à des sons non-verbaux tout en restant dans son personnage. Nous les musiciens, nous reprenons ces sons, nous nous y fondons, nous devenons presque le personnage à notre tour.li faut entrer en lui, le connaître aussi bien que l’acteur.



