Les pages qui suivent proposent un montage de textes et photos de six oeuvres de théâtre politique réalisées sur les scènes américaines en 1980 – 1981. Largement accessibles et novatrices sur le plan dramatique, elles envisagent directement des questions décisives au niveau national, et par extension, global : l’impérialisme (L’an Un de l’Empire) et ses conséquences (Still Life), le terrorisme (Wie Alles Anfing/How lt Ali Began), le nucléarisme (Soft Targets et Dead End Kids). Goya, dernière pièce du montage, montre les ombres de la guerre et de la répression qui hantent le monde moderne.
Mais malgré l’urgence du contenu (ou à cause de celui-ci?), les publics ont été très enthousiastes, signalant peut-être par là leur ouverture à un théâtre qui explore des préoccupations partagées, d’où une nouvelle et franche communauté entre auteur, acteur et public.
En outre, ces oeuvres théâtrales révèlent certaines correspondances dans leur manière d’explorer. Toutes doivent expressément leur impulsion dramatique à des sources historiques, parfois premières, et leur réalisme essentiel se voit corroboré, à des degrés divers, par des rêves surréalistes et les accessoires de la culture pop (surtout dans Soft Targets et Dead End Kids), et chaque oeuvre offre des interprétations claires, exigentes même, des événements historiques en réponse aux urgences du présent.
Chaque fois, s’ensuit une lutte mythique entre David et Goliath, qui prend la forme, caractéristique pour notre époque, d’êtres humains se battant contre la Machine. Représentée presqu’exclusivement comme centre du pouvoir masculin, la Machine apparaît diversement comme homme-état, hommepatron, homme militaire, homme-de-la-compagnie ou, en termes plus généraux, émanation de l’Establishment. L’apathie, l’aliénation et l’impuissance contagieuses, que transmet la Machine à la société, obligent les personnages conscients à agir du dehors, en tant qu’étrangers et séparés du corps politique. Incarner David signifie donc presque toujours agir comme une sorte de hors-la-loi, qu’il s’agisse d’un citoyen anti-impérialiste dans Year One of the Empire, d’un ancien marine, vétéran du Viêt-Nam dans Still Life, du militant anti-nucléaire dans Soft Targets, du terroriste de How lt Ali Began.
Parce que chaque oeuvre est construite, directement ou non, autour des luttes de vie ou de mort de l’humanité, les métaphores théâtrales et les représentations d’extermination tendent fréquemment à se convertir en formes d’ironie compensatoire. Même l’usage de diapositives, de films, d’enregistreurs et de bandes sonores se mue en une ostentation consciemment ironique de convivialité technologique, surtout lorsque, comme c’est le cas pour Soft Targets et Goya, il se voit contrasté avec de petits instruments de musique de fabrication maison. On peut aller jusqu’à dire que l’ironie, qui va bien à la nostalgie et au pessimisme de notre fin de siècle, devient un moyen de se libérer de l’impact d’admissions très douloureuses.
Enfin — et sans ironie — deux observations : il semble que les femmes soient aux avant-postes d’un mouvement actif qui ramène les questions urgentes de la société aux scènes américaines. Des six pièces politiques, trois : Year One of the Empire, Still Life et Dead End Kids sont l’oeuvre de femmes, et toutes trois ont reçu des distinctions importantes. Elinor Fuchs et Joyce Antier ont reçu en 1980 le Los Angeles Drama-Logue Critics’ Award, Emily Mann a obtenu le Obie (Off-Broadway) pour la « meilleure production », et JoAnne Akailitis et Mabou Mines, une « mention spéciale » Obie.
En tant que fables documentaires pour demain, ces six oeuvres rendent au théâtre une dignité dans ses objectifs, car elles servent à nous mettre en contact avec nous:..mêmes comme personnes et nous rappellent la dimension de nos responsabilités.

Photo : Eric G. Emerson
Triomphant, le Colonel Théodore Roosevelt revient de la guerre de Cuba.
Year One of the Empire (L’An Un de l’Empire)
par Elinor Fuchs et Joyce Antier
Mise en scène de Frank Condon Odyssey Theater Ensemble, Los Angeles
Il s’agit d’un documentaire dramatique très élaboré (3 actes, 72 vignettes) qui témoigne de la première guerre terrestre entreprise par les Etats-Unis en Asie : la guérilla de Trois ans menée aux Philippines de 1899 à 1902, qui est aussi sa première impulsion à établir des colonies en-dehors des Etats-Unis continentaux. Historiquement, la guerre a engendré une crise morale et donné lieu à un débat national au Congrès et à travers le pays. Sur le plan politique et militaire, elle a mis les Etats-Unis en position de puissance impériale et militaire en Extrême-Orient et déterminé la trajectoire de sa logique impérialiste mondiale. Le texte provient de sources d’archives qui sont les journaux de l’époque, les débats et enquêtes du Congrès, les archives du Ministère de la Guerre, des articles de périodiques littéraires et politiques, des correspondances et des mémoires. Ces matériaux sont traités en tant que « pellicule » à couper, à monter et à réordonner à la lumière de l’histoire et du présent (dont le Viêt-Nam et d’autres répétitions). Les propos sont plutôt cités qu’adaptés, les contextes dramatiques naissant de la juxtaposition. La distribution de 51 personnages — dont· Ies Présidents McKinley et Théodore Roosevelt, des hommes de guerre et de gouvernement et des citoyens ordinaires — se répartit entre partisans et adversaires de l’acquisition des Philippines et de la guerre qui devait en résulter.
Tomlinson Hall, Indianapolis
Le 16 septembre 1898 Albert J. Beveridge ouvre la campagne républicaine dans l’Indiana, jeune avocat qui monte il donne le discours du siècle, ses fortes paroles reçoivent un accueil délirant
Profil élancé et figure montante de la politique américaine, Beveridge a trente et quelques années, c’est un homme au charme et à la grâce naturels, doué d’une puissance oratoire phénoménale.
Beveridge :
En 1789, le drapeau de la République flottait sur quatre millions d’âmes de treize états et leur territoire sauvage qui s’étendait jusqu’au Mississipi, au Canada et aux Florides. Les esprits timorés de l’époque disaient que point n’était besoin de territoires nouveaux, et pour l’heure, ils avaient raison.
Ceux qui niaient aux institutions libres le pouvoir de s’étendre appuyaient chacun des arguments que nous entendons aujourd’hui et davantage ; mais le jugement du peuple approuva l’ordre que leur sang donnait, et la marche du drapeau se poursuivit !
Applaudissements
Et aujourd’hui : William McKinley lève le drapeau sur toutes les îles qui parsèment les mers, points éloignés du commerce, citadelles de la sécurité nationale, et ainsi se poursuit la marche du drapeau !

Applaudissements et cris d’enthousiasme
Hawaï est nôtre. Puerto Rico est nôtre. La banière étoilée de la Gloire flottera sur les Philippines. Le peuple américain acceptera-t-il, rejettera-til, le don des événements ? Se lèvera-t-il, suivant l’essor de son destin ? Ou le peuple américain, pour la première fois, doutera-t-il de sa mission, et arrêtera-Hl la marche constante des libres institutions ?
Cris de « Non, non ! »
Mes amis, cette question va plus loin que toute question de politique partisane. Plus loin même que toute question de pouvoir constitutionnel. Elle est fondamentale. Elle est raciale. Dieu ne prépare pas les peuples de langue anglaise et les Teutons depuis mille ans pour qu’ils restent à s’admirer eux-mêmes, avec complaisance et paresse. Non ! il a fait de nous les maîtres-organisateurs du monde pour établir un ordre là où règne le chaos. Il nous a donné l’esprit de progrès pour terrasser les forces de la réaction à travers le monde. 11 nous a rendu aptes à gouverner, que nous puissions administrer les peuples sauvages et séniles. Sans une force pareille, le monde retournerait à la barbarie. Et de toute notre race, c’est le peuple américain qu’il a distingué comme nation choisie pour mener en fin de compte la régénération du monde. Aveugle est celui qui ne voit la main de Dieu en des événements si vastes, si harmonieux, si bienveillants. Maintenant, au seuil de notre carrière de première puissance mondiale, l’avenir doré est devant nous. Le monde nous appelle. Le commandement de Dieu est parmi nous. Compatriotes, Américains, nous sommes le peuple élu de Dieu !
Applaudissements tumultueux. “America the Beautiful” sourd en cascades de l’orgue.
Extrait de l’Acte 1, 25. Ce discours, qui montre /’impérialisme américain en phase ascendante, mena Albert J. Beveridge au Sénat.
Still Life
Texte et mise en scène d’Emily Mann
The American Place Theatre, New York City
Conventionnellement, une nature morte (still lite) est composée de vases, de fruits, de fleurs, parfois de poissons ou volailles morts, sur une table. Celle d’Emily Mann est faite d’un Homme (Mark, ancien Marine et vétéran du ViêtNam), de sa Femme (Cheryl) et de sa Maîtresse (Nadine). Sur la table devant eux, il y a des cendriers, des verres et les photos et dias que Mark a ramenées du Viêt-Nam ; derrière, il y a un grand écran où des images de la guerre sont parfois projetées. Dans cette salle de conférence (ou de tribunal?), la nature morte d’Emily Mann prend de multiples résonances : silence, immobilité, durée, mort. Les trois sont assis, presque sans bouger ; sous leur immobilité, ils cachent des secrets à propos de leur amour, de leur haine, de leurs crimes, de la guerre. Ils sont étouffés par les fantasmes nécrophiles qui menacent de les consumer. Mark montre des stills (dias) de la guerre, restituées de manière essentiel le ment subreptice dans les vies de beaucoup qui, brutalisés par l’expérience, mènent aujourd’hui de nouvelles batailles à la maison. A leur tour, les femmes avec qui ils habitent deviennent des combattantes, et parfois des victimes, de la deuxième phase de la guerre — sur le front domestique. Mais elles le supportent. Still Life est une oeuvre de vie authentique, provenant de longues heures de conversation enregistrée avec trois personnes vivant dans un état du Middle West. Sans sentimentalité, et avec les rythmes syncopés du langage vrai, les acteurs offrent l’expérience éprouvante de ces gens au public, directement.
Mark :
Ma plus grande question toute ma vie, c’était — comment j’agirais en combat.
Je saurais qui j’étais en tant qu’homme.
Je lisais Hemingway.
Vous savez …
Ce qu’il y a, c’est qu’il ne faut pas en passer par là.
Je casserais ses deux jambes à mon fils avant de le laisser y aller.
Cheryl :
Je te dis ; si j’y pensais, je deviendrais folle. Alors, je n’y pense pas.
Mark : (à Cheryl)
Je sais que je t’ai fait des choses, Cheryl. Mais tu l’as supporté. Je regrette.
Combien de fois est-ce que je dois te dire que je regrette ?
(au public)
J’ai, euh j’ai, euh, fait mal à ma femme.
Nadine :
Il est merveilleusement doux. C’est fou d’être traité comme ça. Je n’en ai pas besoin. Sans, c’est très bien aussi.
Cheryl :
Il met tout sur le compte de la guerre … mais je te dis ne le laisse pas …
Mark :
Ma femme a failli mourir bien des fois mais, euh ..
Nadine :
Peut-être qu’il me craint.
Cheryl :
Tu vois, je sens les choses, je ne sais pas si on peut, mais je le fais. C’est peut-être pour ça que je suis si opposée à son monde artistique, mais Mark a toujours des ennuis quand il se mêle de ça.
Nadine (riant):
Peut-être qu’il est comme ça avec sa mère.
Cheryl :
Un jour, je suis allée à la cave retirer le linge de la machine (Dieu, faut absolument que je nettoie cette cave) et j’ai vu ce pot en verre …
Nadine :
Surtout quand c’est un gars qui a fait toutes ces saloperies …
Cheryl :
Il avait une image de moi, nue, là-dedans, découpée selon la silhouette et attachée à un piquet par une ficelle. Et il y avait tout ce verre cassé, et je connais Mark. Le verre cassé, c’est symbole de feu. (pensive) Qu’est-ce qu’il avait encore là-dedans ?
Nadine :
J’accepte tout ce qu’il a fait.
Cheryl :
Ouais, il y avait une lame de rasoir et de vieux négatifs de ces choses pleines de sang, je crois. Je veux dire, c’était si violent, ce pot, pour moi, ça m’a fait peur. Pour moi ça voulait dire, Mark veut me tuer. Littéralement me tuer pour ce que j’ai fait. Il me brûle comme Jeanne d’Arc. Ça m’a soufflé le cerveau.
Nadine :
Ces pots qu’il fait, c’est génial, plein d’humour ; il préserve la guerre. Ça m’étonne qu’on le trouve violent. Je connais toutes ses histoires. Il dit qu’il est une bombe à retardement. Mais toi aussi, tu l’es, non ?
Mark :
Je ne sais pas ce que ce serait pour des femmes. Ce que c’est, la guerre, pour des hommes.
J’y ai réfléchi. Beaucoup. J’ai vu des femmes brutalisées dans la guerre. Je regarde ce que j’ai fait à ma femme.
Cheryl :
Il passe son temps à me dire : « Je suis un assassin»· Faut que je croie qu’il peut être un mari.
Mark :
En fait.. c’est différent de ce qu’on a dit de la guerre avant.
Nadine :
Il est simplement en colère plus qu’aucun de nous. Ça fait des années qu’il se bat. Contre les prêtres, contre eux tous.
Mark :
Je ne veux pas que ceci passe comme histoire de combat.
Cheryl :
Mais il est arrivé beaucoup de choses avec lesquelles je ne pourrais pas me débrouiller.
Mark :
C’est une tragédie. Voilà ce que c’est. C’est arrivé à beaucoup de gens.
Cheryl :
Mais pas — tu sais — rien de dangereux ou comme ça ; simplement des choses dingues.
Nadine :
Je crois que tous mes amis sont en colère.
Cheryl :
Mais … je ne sais pas. C’est vraiment dur pour moi d’en revenir à ces années-là.
Nadine :
Mark vient de le démontrer en ramassant des armes, en menant un groupe d’hommes.
Cheryl :
… vraiment dur pour moi d’en revenir à ces années-là.
Mark :
Mon frère … Il est plein de doutes maintenant. Il pense : « Eh bien, je me demande ce que je ferais si j’étais au combat»· Et il n’y a pas de raison de passer par cette merde, c’est dégueulasse. Ça bouffe les gens, c’est tout.
Nadine :
Mener tout un groupe au sexe, au vandalisme, au vol. Ça arrive dans notre société.
Mark :
Va dans une réunion de vétérans. Ils ne parlent que de ça, comment ils ont pris leur pied dans la guerre.
Nadine :
Je ne connais personne qui pense autant à ses parents ; il essaye de les sauver. Il leur a envoyé cet os d’un homme qu’il a tué, du ViêtNam. Habile, pour qu’ils écoutent, à propos de la guerre.
Mark :
Je peux pas leur causer, à ces mecs. Y a pas de communication. Mais … on sait. On regarde et on sait. Nadine : Tu vois, il teste tout le monde tout le temps. Très subtilement. Il ne peut pas croire que je ne suis pas choquée. Je crois que ça le rend perplexe.
Cheryl :
Oh, je ne sais pas. Je veux que ce soit refoulé le plus vite possible. Nadine : Un jour, il m’a ri au nez. Il venait de me raconter un paquet d’histoires. Il a dit : « les gens qui comprennent toutes ces saloperies doivent avoir été assez salauds eux-mêmes»· C’est une manière assez simpliste de dire : on en est tous capables.
Mark :
Je me suis dit : si je te disais cela à toi … Je ne pouvais pas m’en laver les mains, du remords, parce que j’ai fait des choses là-bas. On en a tous fait.
Cheryl :
Je ferais tout pour aider à le refouIer.
Mark : (calmement, au public)
On en a tous fait.
(Acte I, 3)
Wie Alles Anfang
How lt All Began
Adapté de l’autobiographie de Michael « Bommi » Baumann produit par le Dodger Theater
écrit et assemblé sous la direction de Des McAnuff et John Palmer (editor) avec 13 membres du Group X, etudiants en art dramatique au Juillard School
Mise en scène de Des McAnuff The Public Theater, New York
L’oeuvre est une étude/collage de l’attrait pour le terrorisme et de son rejet, en fin de compte, par l’ancien terroriste ouest-allemand Baumann basée sur une documentati~n multi-media (textes, diapositives, interviews, musique rock des Stones, des Beatles, des Kinks, des Who, du Velvet Underground), enrichie sur le plan du texte de scènes provenant d’improvisations. La _réévaluation (mi-cynique, mi-romantique) parcourt chronologiquement l’idéalisme de la contre-culture des années soixante, et son mouvement peu à peu descendant de pessimisme politique des années soixante-dix qui culmine avec le terrorisme urbain et les réactions brutales de la police et des gouvernements. Les acteurs du groupe font alterner présentation des faits à la troisième personne et incarnations de personnages historiques associés aux mouvements parallèles du Hash Rebellion et des groupes Baader-Meinhof. A la fin, « Bommi «, à présent incarcéré à la prison de Moabit en Allemagne, et qui a officiellement abandonné les options terroristes pour les moyens plus doux de l’amour et de la persuasion, accuse néanmoins pleinement le Système (et en particulier la presse Springer) de sécréter la violence et d’être ennemi de toutes valeurs affirmatrices de vie.
Le dernier monologue de Bommi
Aujourd’hui, je peux voir que pour moi, il ne s’agissait que de la peur de l’amour, d’où l’on fuit dans la violence absolue. Si auparavant, j’avais reconnu pour moi-même la dimension de l’amour, je ne l’aurais pas fait. Le seul moment où j’étais sur le chemin de la reconnaître, c’est durant ma relation avec Hella. Mais alors, je suis retourné dans ce tripot… C’est ça, ça casse. Pour moi, tout au long, il s’agissait de créer des valeurs humaines qui n’existent pas dans le capitalisme. La révolution ne doit pas nécessairement être une chose armée, avec des bombes — qui à la fin ne crée que les mêmes figures rigides de haine …



