Nous avons donné pour thème à ce dossier Surviving the ‘80’s en ayant à l’esprit l’ensemble des acceptions du verbe « survivre ». De manière étroitement immédiate, nous pensons à la survie du théâtre non-commercial américain : une activité grouillante à facettes multiples et sans principe unificateur. Nous n’avons pas de « théâtre national » et, jusqu’il y a vingt ou trente ans, nous avions un répertoire américain à peine suffisant pour soutenir pareille entreprise. Jusqu’aux années ‘50, nos meilleures pièces, celles de Eugene O’Neill, Lillian Hellman, Thornton Wilder, Tennessee Williams, allaient à Broadway. C’est en 1960 qu’est survenue l’explosion de créativité qui a tout simplement laissé de côté les institutions théâtrales de cette artère new-yorkaise. Des théâtres régionaux naissaient à travers le pays : plus de 130 durant les quinze dernières années, et à New York, l’activité noncommerciale a atteint son sommet. A côté des quarante-trois théâtres de Broadway, il y a aujourd’hui presque deux cents théâtres et groupes « Off » et « Off-Off-Broadway » dans la ville de New York.
Les deux dernières décennies ont connu une grande efflorescence du théâtre expérimental américain, dont un certain nombre d’aspects sont traités par James Leverett, Theodore Shank et Robert Coe. Des expériences initiées par les formes expressives de protestation sociale du Free Southern Theater, du Bread and Puppet Theater et du Living Theater se sont poursuivies plus tard dans les années ‘60 avec les théâtres d’improvisation, à l’influence libératrice, de Joseph Chaikin et Richard Schechner, et ont évolué, au début de la décennie suivante, pour donner naissance au formalisme brillant de Richard Foreman, à l’imagisme structural de Robert Wilson, à Meredith Monk, et à la Greek Trilogy d’Andrei Serban et Elizabeth Swados. Quelque temps après, les Animations de Mabou Mines et la Rhode Island Tetralogy, issue de la collaboration de l’auteur/acteur Spalding Gray et d’Elizabeth Lecompte du Performance Group, ont réalisé, à partir des techniques du performance art, et du récit psychologique, des synthèses, d’une originalité frappante. A l’heure actuelle, si certains artistes d’avant-garde ont émigré vers un théâtre plus conventionnel, il existe encore de nombreux groupes expérimentaux rassemblés sur les deux côtes, à New York principalement et dans la région de la Baie de San Francisco, et d’autres qui vivent dans des poches de vitalité culturelle à travers le pays.
Tel est donc le théâtre non commercial. Cependant, les conditions, non seulement économiques mais spirituelles, qui ont suscité ce surgissement créatif du théâtre américain se sont émoussées ces dernières années. Il reste à voir si nous faisons l’expérience d’une pause ou d’un retrait. Sans doute, certains de ces artistes établis paraissent-ils en phase aiguë de transition. Ce qu’une perspective renseigne comme influence par ricochet, mue par la diffusion dans le théâtre des méthodes et des artistes d’avant-garde, une autre désignerait comme amputation d’énergie créatrice au profit du théâtre plus populaire (et commercial), toujours prêt à consommer et à rejeter des styles, tout en refusant la vision qui confère à ces styles leur substance. Ces jours-ci, tous les théâtres non-commerciaux livrent des combats harassants pour obtenir des subventions ainsi que la coopération des syndicats d’acteurs. Certains théâtres, certains écrivains, abandonnent des formes originales pour des pièces qui nourrissent des espoirs commerciaux. D’autre part, certains théâtres tels que le prestigieux Chelsea Theater Center de New York et le petit Impossible Ragtime Theater, plein d’imagination, ont dû fermer par manque d’argent.
Si la disponibilité financière à elle seule n’offre pas d’assurance quant à la qualité de la culture, il est néanmoins vrai que l’activité prolifère des vingt dernières années a coïncidé avec une politique nationale de subvention des arts par le canal du National Endowment for the Arts, qui avait l’appui des deux partis politiques. Cependant, le Président Reagan a demandé une coupe sévère dans le budget du N.E.A. dont les $ 159 millions en 1980 – 81 ne représentaient que _deux centièmes d’un pour cent du budget total, somme infinitésimale.
Si nous financions les arts sur une base par habitant, identique à celle de la France, par exemple, notre budget équivaudrait presqu’à $ 3.000 millions, ou à celle de l’Autriche, il s’agirait alors de $ 22.000 millions. L’avenir est davantage encore assombri par les récentes réformes fiscales de Reagan qui diminueront peut-être l’incitation du secteur privé à aider les arts. Nous espérons que le réseau fragile et lâche d’institutions qui composent le théâtre non-commercial américain pourra, d’une manière ou d’une autre, éviter les deux écueils de la commercialisation et de l’insolvabilité, survivre avec dignité dans l’engagement en faveur des valeurs d’humanité auxquelles le théâtre peut répondre.
Mais il est des questions de survie plus fondamentales que celle-ci. La plupart des commentateurs sérieux s’accorderaient à dire que la société américaine se trouve aujourd’hui dans une confusion dangereuse. Il n’est plus possible de réanimer notre mythe américain tricentenaire de la frontière, rêve de se défaire sans cesse du passé pour reprendre tout à zéro. La démocratie « incite chaque homme à oublier ses ancêtres » écrivait, il y a un siècle et demi, Alexis de Toqueville. Nous subissons les conséquences négatives de notre rejet, tête baissée et cependant systématique, des liens locaux, familiaux et de tradition culturelle, rejet longtemps considéré comme source jaillissante de l’énergie américaine. Que notre fragmentation sociale, paradoxalement, soit source à la fois de vitalité et de faiblesse, sans aucun doute le théâtre américain le réfléchit-il : une abondance de théâtres petits et vivaces qui servent des configurations sociales spécifiques (dont on verra des exemples dans notre article-forum Réalités séparées : huit communautés théâtrales américaines*, et ce n’est qu’occasionnellement qu’ils peuvent mettre en commun leurs talents ou atteindre de plus vastes publics. Beaucoup, de l’activité théâtrale américaine décrite dans ce numéro, peut s’entendre selon cet écartèlement qu’est l’absence de racines de la société américaine et son corollaire, le désir ardent de liens familiaux ou communautaires. Les auteurs dramatiques américains reviennent sans cesse au thème de la famille, comme l’écrit Gerald Rabkin dans son article sur Landford Wilson et Sam Shepard*.
L’effondrement de la tradition culturelle — en elle-même une tradition américaine -, rend peut-être compte de l’importance des éléments traditionnalistes qui apparaissent actuellement dans certains arts auxiliaires du théâtre. Des emprunts aux cultures du Tiers Monde : mythes, masques, danses, instruments, musiques, tressent une expérience théâtrale qui évoque une vision de communauté humaine globale. Dans son profond attrait pour les formes culturelles non-discursives et pré-scientifiques — qu’il s’agisse de la danse, du mime, des marionnettes ou de la nouvelle musique de théâtre traités dans la section intitulée De nouveaux rôles pour des arts anciens, le théâtre américain poursuit un mouvement anticipé par les symbolistes européens : « Nous sommes pris dans un processus horrible où la pensée est radicalement étouffée par les concepts » écrit Hugo von Hofmannsthal en 1895, à propos de la détérioration culturelle du langage, « et celui-ci a éveillé un amour désespéré pour tous les arts qui omettent la parole ».
Nous mettons en rapport la survie du théâtre et celle de la société, ce qui va de pair avec la survie de la démocracie américaine qui subit une agression sans précédent sous ïe coup de notre économie de guerre qui va s’accélérant. Ce numéro pose la question la plus urgente, celle de la survie physique globale pour laquelle l’Amérique encourt une responsabilité critique. Sous la direction du nouvel élu, l’Amérique se lance dans l’accomplissement d’équipements militaires en temps de paix la plus vaste de son histoire, dont le coût, sur cinq ans, approche $ 1.500.000 millions. Mais la nature et le coût de cette « protection » militaire sont pour l’essentiel fixés sans le consentement des Américains et, souvent même, sans qu’ils soient informés. Les citoyens américains ne comprennent pas encore, bien qu’ils l’éprouvent, la relation entre l’élément militaire et la décomposition de leur société.
Nous espérons que le théâtre deviendra une instance énergique du réveil dont le besoin se fait si urgent.
A l’exception notable du Federal Theater Project durant la Grande Dépression des années ‘30, le théâtre américain est, de tradition, lent à réagir aux réalités sociales et politiques. Sans appréhension historique solide, trop confiants en la capacité des valeurs démocratiques à effectuer le changement, naïfs (comme la majorité des citoyens) lorsqu’il s’agit de comprendre les sources et la nature du pouvoir dans la société américaine, les artistes américains de théâtre n’ont pas su, dans le passé, établir une tradition du théâtre comme forum où comprendre les questions qui se posent à l’opinion et envisager l’action sociale. Les événements théâtraux de 1980 et 1981 indiquent, sans le confirmer, qu’un théâtre politique insistant et explorateur, mené — le fait vaut d’être relevé — par des femmes, est peut-être en train de surgir. Le montage de photos et de textes de Florence Falk décrit cinq pièces qui traitent de l’impérialisme, du terrorisme et de la guerre nucléaire.
L’Amérique des années ‘80 devient une société de plus en plus éloignée de la démocratie, caractérisée par une consommation matérielle effrénée, l’aliénation sociale, le mépris de l’environnement et une politique militaire qui accentue la perspective d’holocauste nucléaire. Elle est encore tout aussi bien, nous le croyons, le pays d’imagination culturelle qui a apporté à l’Europe et à d’autres parties du monde, depuis quelques décennies, des façons neuves de voir et d’entendre. Mais l’art fondé sur de vieux mythes ne servira pas aux réalités nouvelles, ce qu’explore l’article de Stanley Diamond : L’art subversif*, et les nouveaux mythes qui pourraient aider le géant américain malade à recouvrer la santé n’ont pas encore pris forme. Le théâtre américain des années ‘80 doit trouver des formes, des agencements, des langages nouveaux, rais de lumière dans l’ombre qui va s’intensifiant. Il nous faut unir notre créativité à celle des autres pour transformer les pensées millénaristes d’apocalypse en visions qui affirment et soutiennent la vie. Que le théâtre ne soit pas que le reflet des tourments de l’époque, mais un catalyseur de nouvelles possibilités humaines.
*En raison d’une limitation d’espace, le dossier sur le théâtre américain se répartira sur deux numéros. Le prochain numéro d’« Alternatives Théâtrales„ comportera trois articles : Réalités séparées : Huit communautés théâtrales américaines, Communauté perdue et retrouvée : Deux auteurs dramatiques américains par Gerald Rabkin et L’art subversif par Stanley Diamond.

