Avant-propos
Edito

Avant-propos

septembre 1981

Le 30 Oct 1981
Article publié pour le numéro
USA 81-Couverture du Numéro 9 d'Alternatives ThéâtralesUSA 81-Couverture du Numéro 9 d'Alternatives Théâtrales
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Nous avons don­né pour thème à ce dossier Sur­viv­ing the ‘80’s en ayant à l’esprit l’ensemble des accep­tions du verbe « sur­vivre ». De manière étroite­ment immé­di­ate, nous pen­sons à la survie du théâtre non-com­mer­cial améri­cain : une activ­ité grouil­lante à facettes mul­ti­ples et sans principe uni­fi­ca­teur. Nous n’avons pas de « théâtre nation­al » et, jusqu’il y a vingt ou trente ans, nous avions un réper­toire améri­cain à peine suff­isant pour soutenir pareille entre­prise. Jusqu’aux années ‘50, nos meilleures pièces, celles de Eugene O’Neill, Lil­lian Hell­man, Thorn­ton Wilder, Ten­nessee Williams, allaient à Broad­way. C’est en 1960 qu’est sur­v­enue l’explosion de créa­tiv­ité qui a tout sim­ple­ment lais­sé de côté les insti­tu­tions théâ­trales de cette artère new-yorkaise. Des théâtres régionaux nais­saient à tra­vers le pays : plus de 130 durant les quinze dernières années, et à New York, l’activité non­com­mer­ciale a atteint son som­met. A côté des quar­ante-trois théâtres de Broad­way, il y a aujourd’hui presque deux cents théâtres et groupes « Off » et « Off-Off-Broad­way » dans la ville de New York.

Les deux dernières décen­nies ont con­nu une grande efflo­res­cence du théâtre expéri­men­tal améri­cain, dont un cer­tain nom­bre d’aspects sont traités par James Lev­erett, Theodore Shank et Robert Coe. Des expéri­ences ini­tiées par les formes expres­sives de protes­ta­tion sociale du Free South­ern The­ater, du Bread and Pup­pet The­ater et du Liv­ing The­ater se sont pour­suiv­ies plus tard dans les années ‘60 avec les théâtres d’improvisation, à l’influence libéra­trice, de Joseph Chaikin et Richard Schech­n­er, et ont évolué, au début de la décen­nie suiv­ante, pour don­ner nais­sance au for­mal­isme bril­lant de Richard Fore­man, à l’imagisme struc­tur­al de Robert Wil­son, à Mered­ith Monk, et à la Greek Tril­o­gy d’Andrei Ser­ban et Eliz­a­beth Swa­dos. Quelque temps après, les Ani­ma­tions de Mabou Mines et la Rhode Island Tetral­o­gy, issue de la col­lab­o­ra­tion de l’auteur/acteur Spald­ing Gray et d’Elizabeth Lecompte du Per­for­mance Group, ont réal­isé, à par­tir des tech­niques du per­for­mance art, et du réc­it psy­chologique, des syn­thès­es, d’une orig­i­nal­ité frap­pante. A l’heure actuelle, si cer­tains artistes d’avant-garde ont émi­gré vers un théâtre plus con­ven­tion­nel, il existe encore de nom­breux groupes expéri­men­taux rassem­blés sur les deux côtes, à New York prin­ci­pale­ment et dans la région de la Baie de San Fran­cis­co, et d’autres qui vivent dans des poches de vital­ité cul­turelle à tra­vers le pays.

Tel est donc le théâtre non com­mer­cial. Cepen­dant, les con­di­tions, non seule­ment économiques mais spir­ituelles, qui ont sus­cité ce sur­gisse­ment créatif du théâtre améri­cain se sont émoussées ces dernières années. Il reste à voir si nous faisons l’expérience d’une pause ou d’un retrait. Sans doute, cer­tains de ces artistes étab­lis parais­sent-ils en phase aiguë de tran­si­tion. Ce qu’une per­spec­tive ren­seigne comme influ­ence par ric­o­chet, mue par la dif­fu­sion dans le théâtre des méth­odes et des artistes d’avant-garde, une autre désign­erait comme ampu­ta­tion d’énergie créa­trice au prof­it du théâtre plus pop­u­laire (et com­mer­cial), tou­jours prêt à con­som­mer et à rejeter des styles, tout en refu­sant la vision qui con­fère à ces styles leur sub­stance. Ces jours-ci, tous les théâtres non-com­mer­ci­aux livrent des com­bats haras­sants pour obtenir des sub­ven­tions ain­si que la coopéra­tion des syn­di­cats d’acteurs. Cer­tains théâtres, cer­tains écrivains, aban­don­nent des formes orig­i­nales pour des pièces qui nour­ris­sent des espoirs com­mer­ci­aux. D’autre part, cer­tains théâtres tels que le pres­tigieux Chelsea The­ater Cen­ter de New York et le petit Impos­si­ble Rag­time The­ater, plein d’imagination, ont dû fer­mer par manque d’argent.

Si la disponi­bil­ité finan­cière à elle seule n’offre pas d’assurance quant à la qual­ité de la cul­ture, il est néan­moins vrai que l’activité pro­lifère des vingt dernières années a coïn­cidé avec une poli­tique nationale de sub­ven­tion des arts par le canal du Nation­al Endow­ment for the Arts, qui avait l’appui des deux par­tis poli­tiques. Cepen­dant, le Prési­dent Rea­gan a demandé une coupe sévère dans le bud­get du N.E.A. dont les $ 159 mil­lions en 1980 – 81 ne représen­taient que _deux cen­tièmes d’un pour cent du bud­get total, somme infinitési­male.

Si nous finan­cions les arts sur une base par habi­tant, iden­tique à celle de la France, par exem­ple, notre bud­get équiv­audrait presqu’à $ 3.000 mil­lions, ou à celle de l’Autriche, il s’agirait alors de $ 22.000 mil­lions. L’avenir est davan­tage encore assom­bri par les récentes réformes fis­cales de Rea­gan qui dimin­ueront peut-être l’incitation du secteur privé à aider les arts. Nous espérons que le réseau frag­ile et lâche d’institutions qui com­posent le théâtre non-com­mer­cial améri­cain pour­ra, d’une manière ou d’une autre, éviter les deux écueils de la com­mer­cial­i­sa­tion et de l’insolvabilité, sur­vivre avec dig­nité dans l’engagement en faveur des valeurs d’humanité aux­quelles le théâtre peut répon­dre.

Mais il est des ques­tions de survie plus fon­da­men­tales que celle-ci. La plu­part des com­men­ta­teurs sérieux s’accorderaient à dire que la société améri­caine se trou­ve aujourd’hui dans une con­fu­sion dan­gereuse. Il n’est plus pos­si­ble de réanimer notre mythe améri­cain tri­cen­te­naire de la fron­tière, rêve de se défaire sans cesse du passé pour repren­dre tout à zéro. La démoc­ra­tie « incite chaque homme à oubli­er ses ancêtres » écrivait, il y a un siè­cle et demi, Alex­is de Toqueville. Nous subis­sons les con­séquences néga­tives de notre rejet, tête bais­sée et cepen­dant sys­té­ma­tique, des liens locaux, famil­i­aux et de tra­di­tion cul­turelle, rejet longtemps con­sid­éré comme source jail­lis­sante de l’énergie améri­caine. Que notre frag­men­ta­tion sociale, para­doxale­ment, soit source à la fois de vital­ité et de faib­lesse, sans aucun doute le théâtre améri­cain le réflé­chit-il : une abon­dance de théâtres petits et vivaces qui ser­vent des con­fig­u­ra­tions sociales spé­ci­fiques (dont on ver­ra des exem­ples dans notre arti­cle-forum Réal­ités séparées : huit com­mu­nautés théâ­trales améri­caines*, et ce n’est qu’occasionnellement qu’ils peu­vent met­tre en com­mun leurs tal­ents ou attein­dre de plus vastes publics. Beau­coup, de l’activité théâ­trale améri­caine décrite dans ce numéro, peut s’entendre selon cet écartèle­ment qu’est l’absence de racines de la société améri­caine et son corol­laire, le désir ardent de liens famil­i­aux ou com­mu­nau­taires. Les auteurs dra­ma­tiques améri­cains revi­en­nent sans cesse au thème de la famille, comme l’écrit Ger­ald Rabkin dans son arti­cle sur Land­ford Wil­son et Sam Shep­ard*.

L’effondrement de la tra­di­tion cul­turelle — en elle-même une tra­di­tion améri­caine -, rend peut-être compte de l’importance des élé­ments tra­di­tion­nal­istes qui appa­rais­sent actuelle­ment dans cer­tains arts aux­il­i­aires du théâtre. Des emprunts aux cul­tures du Tiers Monde : mythes, masques, dans­es, instru­ments, musiques, tressent une expéri­ence théâ­trale qui évoque une vision de com­mu­nauté humaine glob­ale. Dans son pro­fond attrait pour les formes cul­turelles non-dis­cur­sives et pré-sci­en­tifiques — qu’il s’agisse de la danse, du mime, des mar­i­on­nettes ou de la nou­velle musique de théâtre traités dans la sec­tion inti­t­ulée De nou­veaux rôles pour des arts anciens, le théâtre améri­cain pour­suit un mou­ve­ment anticipé par les sym­bol­istes européens : « Nous sommes pris dans un proces­sus hor­ri­ble où la pen­sée est rad­i­cale­ment étouf­fée par les con­cepts » écrit Hugo von Hof­mannsthal en 1895, à pro­pos de la détéri­o­ra­tion cul­turelle du lan­gage, « et celui-ci a éveil­lé un amour dés­espéré pour tous les arts qui omet­tent la parole ».

Nous met­tons en rap­port la survie du théâtre et celle de la société, ce qui va de pair avec la survie de la démoc­ra­cie améri­caine qui subit une agres­sion sans précé­dent sous ïe coup de notre économie de guerre qui va s’accélérant. Ce numéro pose la ques­tion la plus urgente, celle de la survie physique glob­ale pour laque­lle l’Amérique encourt une respon­s­abil­ité cri­tique. Sous la direc­tion du nou­v­el élu, l’Amérique se lance dans l’accomplissement d’équipements mil­i­taires en temps de paix la plus vaste de son his­toire, dont le coût, sur cinq ans, approche $ 1.500.000 mil­lions. Mais la nature et le coût de cette « pro­tec­tion » mil­i­taire sont pour l’essentiel fixés sans le con­sen­te­ment des Améri­cains et, sou­vent même, sans qu’ils soient infor­més. Les citoyens améri­cains ne com­pren­nent pas encore, bien qu’ils l’éprouvent, la rela­tion entre l’élément mil­i­taire et la décom­po­si­tion de leur société.

Nous espérons que le théâtre devien­dra une instance énergique du réveil dont le besoin se fait si urgent. 

A l’exception notable du Fed­er­al The­ater Project durant la Grande Dépres­sion des années ‘30, le théâtre améri­cain est, de tra­di­tion, lent à réa­gir aux réal­ités sociales et poli­tiques. Sans appréhen­sion his­torique solide, trop con­fi­ants en la capac­ité des valeurs démoc­ra­tiques à effectuer le change­ment, naïfs (comme la majorité des citoyens) lorsqu’il s’agit de com­pren­dre les sources et la nature du pou­voir dans la société améri­caine, les artistes améri­cains de théâtre n’ont pas su, dans le passé, établir une tra­di­tion du théâtre comme forum où com­pren­dre les ques­tions qui se posent à l’opinion et envis­ager l’action sociale. Les événe­ments théâ­traux de 1980 et 1981 indiquent, sans le con­firmer, qu’un théâtre poli­tique insis­tant et explo­rateur, mené — le fait vaut d’être relevé — par des femmes, est peut-être en train de sur­gir. Le mon­tage de pho­tos et de textes de Flo­rence Falk décrit cinq pièces qui trait­ent de l’impérialisme, du ter­ror­isme et de la guerre nucléaire.

L’Amérique des années ‘80 devient une société de plus en plus éloignée de la démoc­ra­tie, car­ac­térisée par une con­som­ma­tion matérielle effrénée, l’aliénation sociale, le mépris de l’environnement et une poli­tique mil­i­taire qui accentue la per­spec­tive d’holocauste nucléaire. Elle est encore tout aus­si bien, nous le croyons, le pays d’imagination cul­turelle qui a apporté à l’Europe et à d’autres par­ties du monde, depuis quelques décen­nies, des façons neuves de voir et d’entendre. Mais l’art fondé sur de vieux mythes ne servi­ra pas aux réal­ités nou­velles, ce qu’explore l’article de Stan­ley Dia­mond : L’art sub­ver­sif*, et les nou­veaux mythes qui pour­raient aider le géant améri­cain malade à recou­vr­er la san­té n’ont pas encore pris forme. Le théâtre améri­cain des années ‘80 doit trou­ver des formes, des agence­ments, des lan­gages nou­veaux, rais de lumière dans l’ombre qui va s’intensifiant. Il nous faut unir notre créa­tiv­ité à celle des autres pour trans­former les pen­sées mil­lé­nar­istes d’apocalypse en visions qui affir­ment et sou­ti­en­nent la vie. Que le théâtre ne soit pas que le reflet des tour­ments de l’époque, mais un catal­y­seur de nou­velles pos­si­bil­ités humaines.

*En rai­son d’une lim­i­ta­tion d’espace, le dossier sur le théâtre améri­cain se répar­ti­ra sur deux numéros. Le prochain numéro d’« Alter­na­tives Théâ­trales„ com­portera trois arti­cles : Réal­ités séparées : Huit com­mu­nautés théâ­trales améri­caines, Com­mu­nauté per­due et retrou­vée : Deux auteurs dra­ma­tiques améri­cains par Ger­ald Rabkin et L’art sub­ver­sif par Stan­ley Dia­mond.

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