Quelles raisons ai-je de travailler avec des peintres tels que Gilles Aillaud, Lucio Fanti, Titina Maselli ?
Tout d’abord des raisons qui tiennent à l’état actuel du théâtre en France, la relative sclérose qui me semble affecter le travail de la plupart des décorateurs, le fait qué leurs idées, telles qu’elles se présentent dans leurs professions de foi ou matérialisées sur la scène, m’apparaissent convenues, illustratives, rarement branchées sur les enjeux de la production dramatique actuelle, exclusivement décoratives, comme si elles adoptaient par rapports ces enjeux une position de neutralité. Juste retour des choses, les décorateurs se présentent eux-mêmes comme corvéables à merci et déclinent la qualité d’interlocuteur du metteur en scène, de l’auteur, de l’acteur, du texte.
A cette affirmation catégorique je ferai deux exceptions : René Allio qui prit naguère une part décisive aux réussites de Roger Planchon, Richard Peduzzi parce que les objectifs du travail scénique de Patrice Chéreau ne lui sont ni extérieurs, ni étrangers. Pour le reste, je ne vois pas que l’imagination actuelle des décorateurs excède le champ des magazines de mode ou des revues photographiques.
Le théâtre est aujourd’hui, à l’époque des media, un art archaïque — à peine moins archaïque que l’opéra ou la peinture à l’huile. Le pratiquer comme « théâtre de répertoire », selon les recettes éprouvées en matière de dramaturgie, de scénographie, de mise en scène, c’est se contenter de gérer son agonie. Pratiquer le théâtre aujourd’hui implique, à mes yeux, une révision de ses moyens, un réajustement de ses enjeux, et tout d’abord de considérer que le théâtre, aujourd’hui particulièrement, ne va pas de soi, qu’il convient de le mettre hors de lui-même, hors de son cadre institutionnel/esthétique qui le conduit à attendre son salut du nouveau Dieu des choses telles qu’elles sont, les media, afin qu’il redevienne porteur d’une exigence de constitution d’espace public.
Le théâtre me semble être devenu, d’une part, du théâtre pour enfants, d’autre part, le simulacre du théâtre lui-même et rien d’autre, même pas l’évocation nostalgique de ce que fut le théâtre (pour pouvoir l’évoquer nostalgiquement encore faudrait-il être capable de souffrir). Les conditions dans lesquelles il se pratique peuvent être comparées à la vaccination : il est désormais impossible de faire l’expérience de la maladie.
La question est donc : Comment arracher le théâtre au simulacre de lui-même ? Comment désapprendre de faire semblant de faire du théâtre ? Comment être en mesure de (se) poser quelques questions simples : Qu’ai-je à dire et à qui ? Au fait, ai-je vraiment quelque chose à dire ? Quel discours suis-je capable d’articuler et à l’aide de quels opérateurs ? Ai-je quelque chose en tête ? Les machineries éprouvées du théâtre à l’italienne, du théâtre brechtien, de même la sous-machinerie du théâtre pour sémiologues où la chaise devient une table en attendant qu’on la prenne pour une armoire, ne parlent plus que d’elles-mêmes. Faut-il alors se contenter d’aller chercher au magasin des accessoires de quoi figurer le bric à brac de notre imaginaire ? Cette démarche est sans doute astucieuse, d’autant que les seuls spectacles susceptibles d’apparaître comme réussis sont ceux qui parlent de l’actuelle paralysie du théâtre en écho à la paralysie ambiante.
A mes yeux, seule l’acuité des textes (la provocation des textes, dirait Heiner Müller) et l’acuité de leur traitement est susceptible de constituer la relation scène/salle comme champ de tension. Le problème n’est pas de faire accroire au spectateur qu’il pense mais de le mettre en présence de quelque chose à quoi il n’avait pas pensé et de conduire la représentation jusqu’au point où le spectateur soit en situation de penser- libre à lui, en ce point, de manifester un empêchement de comprendre.
Que l’on me comprenne bien, il ne s’agit pas (au plan de l’écriture et de la scénographie) de faire une nième révolution dans l’art pour qu’advienne enfin l’art (les formes artistiques) de notre temps, mais au contraire de dire que toutes les formes se valent, que la question des formes artistiques est indifférente, et de pratiquer tout simplement l’art comme valeur d’usage, en ce que la valeur d’usage est susceptible d’être rebelle à l’utile, comme degré zéro du paradoxe, comme geste signifiant « à présent », comme écriture constructive d’espace public et non comme animation culturelle dans un espace déjà normalisé.



