P‑Pédagogie
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Le 14 Avr 2011
Patricia Mollet-Mercier dans QUAI ÜUEST de Bernard-Marie Koltès, atelier de jeu, direction Philippe Sireuil, La Manufacture, Lausanne, 2005. Photo Jess Hoffman.
Patricia Mollet-Mercier dans QUAI ÜUEST de Bernard-Marie Koltès, atelier de jeu, direction Philippe Sireuil, La Manufacture, Lausanne, 2005. Photo Jess Hoffman.
Patricia Mollet-Mercier dans QUAI ÜUEST de Bernard-Marie Koltès, atelier de jeu, direction Philippe Sireuil, La Manufacture, Lausanne, 2005. Photo Jess Hoffman.
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Article publié pour le numéro
Couverture du numéro 108 - Philippe Sereuil - Les coulisses d'un doute
108
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Trans­met­tre à l’apprenti-acteur. Mais trans­met­tre quoi ? S’il fut un temps où l’on pen­sait qu’il y a des tech­niques objec­tives à trans­met­tre, ce temps n’est plus. S’il reste une part tech­nique dans la pra­tique du méti­er, on con­vien­dra facile­ment aujourd’hui que l’impulsion fon­da­men­tale n’est pas là. Le méti­er au théâtre peut être le meilleur garant de la rou­tine, la meilleure assur­ance con­tre la pen­sée, l’allée royale de l’académisme, le par­fait refuge du con­ser­vatisme en art. Néan­moins, mis au ser­vice d’un art qui cherche et qui se cherche, un méti­er un peu dom­iné peut aus­si aider à traduire sur le plateau des niveaux de com­plex­ité qui arrachent le théâtre à l’exhibition de la banal­ité telle qu’on la voit sou­vent aujourd’hui pra­tiquée au nom de la sincérité, comme si la sincérité ne pou­vait pas être le garant du pire comme du meilleur. On con­cédera qu’être sincère­ment nul n’apporte aucun crédit à la nul­lité.
Lorsque Philippe Sireuil se présente devant une classe d’acteurs, il vient armé d’une expéri­ence et d’un désir.
Côté expéri­ence, il sait que l’école est un lieu de lib­erté. Des ques­tions un jour soulevées dans son activ­ité pro­fes­sion­nelle vont pou­voir être posées dans un con­texte où l’obligation de résul­tat ne pèse pas sur le spec­ta­cle. Il sait que dans une optique péd­a­gogique la présence de la mise en scène est req­uise à pro­por­tion de ce qu’elle met les acteurs en jeu, mais pas plus. L’école n’est pas le lieu d’une mise en scène à moin­dre frais où le met­teur en scène brille sur le dos des élèves. Lui qui est si soucieux des ques­tions d’espace scénique, de scéno­gra­phie et de lumière dans l’activité pro­fes­sion­nelle s’accommode par­faite­ment de la sim­plic­ité des moyens d’une école. On pour­rait même dire qu’il y trou­ve un intérêt spé­ci­fique. Il ne lutte pas con­tre la « pau­vreté », il tra­vaille avec elle, il en fait un trem­plin pour l’acteur. Les effets de lumière, la recherche poussée du cos­tume, la scéno­gra­phie, le tra­vail sophis­tiqué du son ne seront pas mis en avant. Seront mis au pre­mier plan, les élèves, le texte et le jeu.

Côté désir, il vient avec un texte qui l’intéresse, et qu’il n’aura peut-être pas l’occasion de mon­ter, soit qu’une trop grande dis­tri­b­u­tion rende finan­cière­ment le spec­ta­cle impos­si­ble à ce moment-là, soit que le jeu insti­tu­tion­nel de la pro­gram­ma­tion le pousse à faire d’autres choix. Ain­si va-t-il présen­ter dans le con­texte de l’école du Théâtre Nation­al de Stras­bourg ses pre­miers Shake­speare, et dans d’autres écoles, (l’Insas à Brux­elles et dans dif­férentes écoles de Suisse romande) LIBERTÉ À BRÈME de Fass­binder, LES GENS DÉRAISONNABLES SONT EN VOIE DE DISPARITION de Hand­ke et GRAND ET PETIT de Botho Strauss, ANTIGONE de Sopho­cle, BAAL de Brecht, EMILIA GALOTTI de Less­ing, TERRES MORTES de Kroetz notam­ment, oeu­vres qu’il n’a, à ce jour, jamais mis­es en scène dans son tra­jet pro­fes­sion­nel. Quelques auteurs se retrou­vent des deux côtés : Shake­speare, Brecht, Mus­set, Lagarce, Koltès, Piemme, Har­row­er, Claudel, Tchekhov, par exem­ple.
Le réper­toire de l’école con­sonne avec le réper­toire du tra­jet pro­fes­sion­nel : le con­tem­po­rain est dom­i­nant et les auteurs retenus sont des auteurs qui por­tent un regard sur le monde. Les choix de Sireuil ne par­tent jamais du souci de combler les ego d’acteurs. Le beau rôle qui met en valeur n’est pas recher­ché. Même quand il tra­vaille Mus­set (auteur par­ti­c­ulière­ment util­isé par des con­ser­va­toires à l’ancienne comme réser­voir à rôles grat­i­fi­ants), il ne répond pas à une demande nar­cis­sique. Il n’encourage pas l’exhibition de l’acteur. l’acteur est un acteur dans un groupe d’acteurs et le groupe d’acteurs a pour tâche d’amener un texte à un pub­lic. De le faire enten­dre. Le mot ne doit pas prêter à con­fu­sion. Il n’est pas ques­tion ici d’oreilles, mais de cerveau. Le spec­ta­teur entend avec son cerveau, c’est sa tête qui con­stru­it la com­préhen­sion. Encore faut-il que le plateau lui donne une matière sur laque­lle il puisse tra­vailler.
Sireuil pousse donc l’acteur à trou­ver un con­cret de jeu qui donne force et évi­dence aux mots. Et pour ce faire, il indique le sol solide où trou­ver le con­cret de jeu : dans le texte, dans les ressorts du texte, dans sa syn­taxe, dans sa ryth­mique, dans la justesse et dans la force qu’on met à l’adresser à quelqu’un. Les mots devi­en­nent des forces quand l’acteur les trans­for­ment en petits paque­ts d’énergie capa­bles de provo­quer mille sec­ouss­es chez le spec­ta­teur. Ils sont des pièges quand l’acteur se laisse bercer par eux et nous emmène dans un réc­i­tal inaudi­ble après quelques min­utes.
Sireuil tra­vaille beau­coup à faire saisir cette dif­férence aux appren­tis acteurs. Un de ses exer­ci­ces favoris con­siste à pos­er deux chais­es aux extrémités d’une salle et à y faire asseoir deux acteurs face à face. Il ne leur donne pas d’autres sou­tiens que la con­cen­tra­tion cor­porelle et la force énergé­tique des phras­es. Par l’adresse à l’autre, dans l’échange ver­bal le plus con­cret pos­si­ble, dans une coïn­ci­dence par­faite avec la syn­taxe et le souf­fle intérieur du texte, les acteurs ont à franchir la dis­tance physique. Sireuil leur demande de pro­duire un corps-du-texte qui fasse du théâtre autre chose qu’un art déclam­a­toire. Ce dis­posi­tif à pour effet de pouss­er l’acteur à ne compter que sur ses pro­pres forces, à se plac­er sur le chemin de la den­si­fi­ca­tion intérieure et à ne pas chercher le moteur de son jeu dans des appuis extérieurs.
Ce faisant, Sireuil ne perd pas de vue l’objectif final : appren­dre à de jeunes acteurs non seule­ment le méti­er mais aus­si à se souci­er d’une éthique du théâtre, à s’inquiéter d’une rec­ti­tude dans ce qu’on peut faire, à se souci­er de ce qu’on doit faire. Appren­dre le théâtre à quelqu’un c’est lui appren­dre l’importance et la légitim­ité de se pos­er des ques­tions sur ce qu’il fait, sur les raisons qu’il a de le faire, et sur ce qu’il en escompte lui comme être humain. C’est lui appren­dre un rap­port au méti­er et au monde, autant qu’un méti­er.

Jean-Marie Piemme

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Écrit par Jean-Marie Piemme
Jean-Marie Piemme écrit pour le théâtre depuis 1986. Ses deux dernières pièces L’INSTANT et UNE PLUME EST UNE...Plus d'info
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