
Les quatre premiers textes mis en scène par Philippe Sireuil au sortir de l’école sont les suivants :
LE VIRAGE de Tankred Dorst présente Anton et Rudolpf, deux frères. Ils habitent au bord d’un virage dangereux. L’un s’occupe de réparer les voitures, l’autre d’enterrer les morts. Un jour, une instance supérieure décide de supprimer ce virage. Que faire ? Tuer le fonctionnaire ou changer de métier ?
HAUTE-AUTRICHE de Franz Xavier Kroetz met en scène un couple marié, Heinz et Anni. Ils mènent une vie banale, sans écarts, sans éclats, sans avenir. Heinz voit son existence comme un échec. Toute lutte contre cet état des choses semble n’aboutir à rien. Anni est moins résignée, elle a trouvé un mode de vie par procuration, elle s’en sort un peu mieux.
L’ENTRAÎNEMENT DU CHAMPION AVANT LA COURSE de Michel Deutsch fait voir deux femmes et un homme, l’amante, l’épouse et le mari. Lui est un pauvre type qui ne songe qu’au vélo, il parle en phrases toutes faites à sa bouchère de femme qu’il finira par violer après avoir assassiné sa maîtresse.
LE TERRAIN VAGUE de Roland Hourez se centre sur le monde du travail ou plus exactement sur le fantôme du chômage qui commence à hanter les entreprises. La crise est là, elle plonge cinq personnages du milieu ouvrier dans la peur, les illusions, les rêves à quoi on s’accroche, les désespoirs, les petits bras de fer pour exister.
De quoi témoignent ces pièces ? On peut avancer un premier constat : Sireuil, vers 197 5, entre en théâtre par la porte d’un aujourd’hui radical. Il choisit des auteurs de son temps, certains étant à peine plus âgés que lui, des auteurs qui écrivent aujourd’hui un théâtre de l’aujourd’hui.
Un second constat découle du choix : ces auteurs inquiets du politique et du fonctionnement de la société n’écrivent pas dans le droit fil de Brecht. À cette époque, Brecht est au sommet de sa popularité. L’espace francophone l’a mis à toutes les sauces. À droite, il reste bien sûr des irréductibles qui accolent au théâtre du dramaturge allemand les étiquettes de propagande, de théâtre préchi-precha. Politiquement ils ne supportent pas la visée militante de Brecht et dramaturgiquement, ils ne digèrent pas la distanciation. Brecht tuerait l’émotion, c’est la chanson qu’on entend le plus souvent dans ce camp-là. À gauche, pour la Belgique en tous cas, c’est du Brecht émoussé que sert le Théâtre National d’alors. Le côté tranchant de la lutte des classes est gommé. Tout émoussé qu’il soit, ce Brecht-là connaît des succès auprès du public.
On peut avancer quelques hypothèses sur cette non présence de Brecht dans le début du trajet de Sireuil : à cette époque-là, il connaît peut-être mal les pièces de Brecht ; ou il pressent un certain décalage entre le monde de Brecht et le monde de la décennie quatre-vingt qui s’annonce ; ou bien encore, il sait qu’il n’aura pas les moyens financiers pour monter un texte de Brecht. Ce dernier écrit des pièces à large distribution, elles appellent une scénographie importante et un jeune créateur inconnu qui ne dispose que des trois francs que les pouvoirs publics lui accordent n’a pas les moyens de rivaliser avec le Berliner Ensemble ou les grands théâtres.
Quoiqu’il en soit, Brecht n’entre pas tout de suite dans le champ de vision du metteur en scène débutant, il faudra attendre 1983 pour que celui-ci décide de monter DANS LA JUNGLE DES VILLES, un Brecht, certes, mais un Brecht de la jeunesse, un Brecht non encore marxiste. Plus tard, sans les mettre en scène, il gardera toujours un intérêt pour les deux autres pièces de jeunesse de Brecht, BAAL et TAMBOURS DANS LA NUIT. De toute évidence, il y a un Brecht de la maturité dont Sireuil se méfie. À ma connaissance, des pièces comme MÈRE COURAGEL, A MÈRE,L A DÉCISION, L,A VIE DE GALILÉE ou LE CERCLE DE CRAIE CAUCASIEN n’ont jamais fait partie de ses choix possibles.

