Remix …
DANS LE DOMAINE MUSICAL, un « remix » est une nouvelle version d’un morceau, réalisée sur base de l’enregistrement original. l’artiste opère à un nouveau « mixage » de la matière sonore telle qu’elle a été fixée par son créateur : il s’empare des divers « ingrédients sonores » et les dose à sa guise. Il ne s’agit pas d’une « reprise », c’est à dire un nouvel enregistrement où l’orchestration et l’interprétation peuvent être radicalement modifiées mais plutôt d’un nouveau mélange des matériaux d’origine, éventuellement augmentés d’éléments supplémentaires. Les mêmes motifs sont déclinés différemment. Intrinsèquement, le remix est donc un exercice qui combine fidélité à l’ oeuvre originale et démarche créatrice nouvelle.
On peut aisément considérer qu’un metteur en scène est toujours un « remixant » : l’enjeu de son travail se trouve précisément dans un art du dosage, appliqué à une matière exogène (le texte). L’équilibre de la combinaison fidélité/ apport original détermine bien souvent la réussite du spectacle. En ce sens, toute mise en scène qui n’est pas l’ oeuvre d’un strict « écrivain de plateau »1 est une forme de remix.
En s’emparant de la terminologie musicale populaire pour titrer sa mise en scène d’IVANOV, Armel Roussel met à plat la pratique qui est sienne depuis plusieurs années. Si son premier spectacle portait le titre éponyme du texte de Koltès dont il était issu (ROBERTO Zucco, 1996), son PLATONOV s’ intitulait ENTERRER LES MORTS/RÉPARER LES VIVANTS (2 000), et son HAMLET( 2004) était affublé de l’insolente parenthèse « ( version athée)». Même lorsqu’Armel Roussel conserve le titre original de l’oeuvre qu’il met en scène, mention est faite de la traversée parcourue par le texte entre la page et la scène : « LES EUROPÉENS d’après Howard Barker » ( 1998) et non « d’Howard Barker ». Il ne s’agit pas là d’une coquetterie mais bien d’une forme d’intégrité dans le chef de celui qui s’empare d’une matière pour la faire sienne.
Si l’on peut considérer l’emploi en titre du terme « remix » comme une forme de profession de foi ( « le spectacle de répertoire se doit d’être conjointement fidèle et neuf »), l’appellation revêt ici des sens multiples.
L’IVANOV d’Armel Roussel est un d’abord un « remix » parce qu’il se propose de mélanger les deux versions distinctes successivement signées par l’auteur (la comédie en quatre actes, échec en 1887, le drame en quatre actes, succès en 1889). L’IVANOV de Roussel est aussi un remix parce qu’il sélectionne ses répliques dans trois des traductions françaises existantes ( celle d’André Markowicz et Françoise Morvan2 , celle d’Antoine Vitez3, celle de Wladimir Ant et Alain Françon4 ). l’IVANOV de Roussel est encore un remix dans la mesure où ces trois traductions font parfois place à de nouvelles formulations rédigées par le metteur en scène lui-même. l’IVANOV de Roussel est enfin un remix car y sont insérées des bribes de textes additionnels, issus de films de Jean-Luc Godard, Philippe Garrel, une chanson d’Arnaud Fleurent-Didier, un texte original signé Roussel lui-même. Le très beau final du spectacle, interrogeant notre besoin d’espoir à l’issue d’une longue séquence visuelle, est directement inspiré du John Cassavettes d’OPENING NIGHT5.
On se plaît à imaginer que toute l’ambition du metteur en scène est contenue dans ce titre : en orthographiant le terme en deux mots et non en un comme l’usage le suppose ( « Ivanov Re/Mix » et non « Ivanov Remix » ), Armel Roussel ne se contente pas d’en souligner l’étymologie (« nouveau mélange de la matière d’Ivanov »),il fait aussi naître un acronyme qui revêt une portée programmatique : « I.R.M. ».
Comme la technique médicale d’imagerie par résonance magnétique, apparue au début des années quatre-vingt, le spectacle d’Armel Roussel s’octroie pour mission de fournir des images de corps vivants, des radioscopies des personnages qu’il donne à voir. Nous avions écrit par le passé6 qu’Armel Roussel se comportait en éthologue, enfermant ses animaux humains dans des boîtes scéniques pour mieux en observer le comportement. Avec IVANOV RE/MIX, ce ne sont plus seulement les comportements qui sont observés mais aussi les mécaniques internes, les mouvements causaux : son I.R.M. scanne le fonctionnement de ses personnages de l’intérieur, avec une ambition chirurgicale. Bien que, contrairement à la majorité des metteurs en scène de sa génération, Armel Roussel ne craigne pas l’approche psychologisante des personnages qu’il donne à voir, c’est davantage du côté de la sociologie qu’il lorgne ici une nouvelle fois.
Golden eighties
Malgré ses velléités chirurgicales, le spectacle de Roussel ne porte pas sur la nature humaine dans une perspective globalisante. À l’instar du texte de Tchekhov, IVANOV RE/MIX s’intéresse avant tout aux trentenaires. Pour rappel, sous la plume du maître russe, lvanov est un homme de trente-cinq ans qui a perdu son enthousiasme, un homme désemparé face à son peu d’intérêt pour sa femme, pour son boulot, pour son milieu, pour sa vie. Le temps de la pièce coïncide avec celui de son introspection, de la prise de conscience à la mort.
Ici, le propriétaire terrien russe devient directeur de théâtre et conserve son prénom à la ville. Nicolas Luçon, acteur au naturel désinvolte désarmant, excelle dans la gestion de cette figure paradoxale, fusionnant universalité du propos tchekhovien et contemporanéité aiguë : il est lucide mais incapable de dépasser le stade plaintif et veule ; il exècre la mesquinerie, la bassesse, la vulgarité
de son temps mais s’en accommode quotidiennement ; il a l’esprit fin et ses aspirations sont nobles mais la cupidité qui l’entoure le rattrape et l’encercle constamment.
Comme avant lui Zucco, Hamlet ou le personnage pris en charge par David Murgia dans SI DEMAIN vous DÉPLAÎT, Nicolas-Ivanov dessine les contours d’un héros roussellien à la fois intemporel et très précisément circonstancié : personnage souffrant de sa lucidité, pleinement conscient de l’indécence de sa souffrance et dont cette mécanique de culpabilisation est le moteur dramaturgique principal.
Les résonances que l’imagerie du metteur en scène exploite sont celles des époques entre elles. Pas seulement du XIXe siècle tchekhovien avec notre XXIe siècle débutant, ce n’est pas ce qui est visé prioritairement, mais plutôt d’aujourd’hui avec notre passé immédiat et encore à l’ oeuvre.
Pourquoi les trentenaires d’aujourd’hui, ceux nés entre 1970 et 1980, doutent-ils de ce qu’ils sont, de ce qu’ils ont reçu, du sens de leurs actions, de la justesse de leurs désirs ?
Armel Roussel propose en guise de bain générationnel une bande originale se référant aux grandes heures de la new-wave des années quatre-vingt7 et utilise Tchekhov pour répondre à ces questions. Son goût pour l’hétéroclite le fait piocher dans différentes versions et matières pour construire son récit, mais il ne renonce pas pour autant à poser un regard personnel sur sa thématique. Trois répliques parmi toutes retiennent l’attention dans cette perspective liée aux résonances. Les traductions françaises disponibles cultivent l’équivoque dans l’interprétation à donner de ce court passage ; le traitement dramaturgique qu’en fait Roussel nous paraît significatif.
Dans la scène 5 de l’acte III, Ivanov se confie sans pudeur à son ami Lebedev. La scène se conclut de la manière suivante : Lebedev, vivement
Sais-tu ce qu’il y a, vieux frère ? Tu es victime de ton milieu !
Ivanov
C’est stupide, Pavel, et pas très original. Va !
Lebedev
Tu as raison, c’est stupide ; je m’en rends compte.
Je m’en vais, je m’en vais …8
Qu’est-ce qui est ici jugé « stupide » ? De quoi Ivanov convainc-t-il exactement son ami ? Est-il stupide (et peu original) d’être victime de son milieu ou est-il stupide de penser qu’il soit possible de l’être ? Ivanov rejette-t-il l’idée qu’il puisse être le produit de la société dans laquelle il évolue ou regrette-t-il que ce soit effectivement le cas ? Selon que l’on tranche pour la première ou la seconde de ces deux interprétations, le sens du regard qu’Ivanov porte sur lui-même, et donc le sens du spectacle tout entier, est fortement modifié.
Lorsque Nicolas (Ivanov) discute avec son ami Vincent (Lebedev, joué par Vincent Minne), il semble d’abord rejeter nettement l’idée que son milieu — somme toute ici, un milieu culturellement privilégié, aux contours idéologiques flous, hérité directement de la génération 68, une bio de Godard traîne sur son bureau durant cette scène pour ceux qui en douteraient9 — puisse être responsable. C’est l’option « cette idée est stupide » qui est retenue. Pourtant, quelques minutes plus tard, le même Nicolas s’approprie cette chanson récente d’Arnaud Fleurent-Didier, titrée FRANCE CULTURE, où entre autres choses, il dit ceci de ses parents :
( … ) On m’a donné un modèle libéral, démocratique.
On m’a donné un certain dégoût,
Disons désintérêt de la religion. (. .. )
Ils ne connaissaient pas d’histoire de résistance ou de Gestapo
Mais quelques arnaques pour payer moins d’impôts.
Ils se souvenaient en souriant de la carte du PC de leur père
Mais peu de De Gaulle, une blague sur Pétain, rien sur Hitler.( … )
Elle ne m’a pas dit comment faire quand on se sent seul,
Il ne m’a pas dit qu’entre vieux amis, souvent, on s’engueule.
Qu’on s’embrouille, que tout se brouille, se complique, qu’il faudrait faire sans. ( … )
Sinon je ne sais rien des pauvres,
Je ne sais rien des restes d’aristocrates,
Je ne sais rien des gauchistes,
Je ne sais rien des nouveaux riches,
On ne parlait pas de catho, ni de juifs,
Ni d’Arabes.
Il n’y avait pas de Chinois.
Elle trouvait que les noirs sentaient
Elle n’aimait pas les odeurs
Lui, lui s’en foutait.
Placée en amorce au quatrième et dernier acte du spectacle, cette chanson répond à l’ambiguïté de la fin de l’acte III : par ce texte, chargé émotionnellement par sa place dans le récit et par la très belle interprétation qu’en donne Nicolas Luçon, Nicolas-Ivanov affirme face public qu’il est l’héritier de son époque, de sa génération, de son milieu, qu’il en est le produit par essence involontaire. La résonance entre son époque propre et celle dont il est directement issu a opéré.
La chanson ne permet pas seulement à Armel Roussel d’exprimer un point de vue personnel sur la part (ou plutôt l’absence) de responsabilité des personnages dans le sort qui leur est fait, elle provoque aussi, par les allusions aux religions et origines qu’elle contient, le soulignement d’une autre option dramaturgique forte. Sous la plume de Tchekhov, Anna, l’épouse malade d’Ivanov, est une héritière juive, personnage permettant le traitement conjoint de l’antisémitisme ambiant et de la veulerie de ses contemporains : soupçonné d’avoir été d’abord attiré par la fortune d’Anna, Ivanov a dû passer outre les préjugés de sa classe sur cette confession minoritaire et discriminée qu’est le judaïsme dans la Russie du XIXe. Dans son adaptation contemporaine, Armel Roussel choisit de modifier l’origine d’Anna : d’héritière juive, elle devient héritière arabe. Nouvelle résonance des époques, la stigmatisation larvée du personnage est ainsi préservée et actualisée10.
Services
On boit beaucoup dans IVANOV RE/MIX. D’abord dans un double mouvement de soulignement d’un certain désoeuvrement. La petite bourgeoisie russe, tout comme les trentenaires « bobos » d’ici et maintenant, sont nostalgiques, paumés, inquiets. Les uns et les autres carburent conjointement aux regrets et à la vodka. Durant tout le spectacle, les acteurs cumulant leurs prénoms véridiques et ceux imposés par Tchekhov, étant alternativement dénommés par les uns ou les autres, on ne sait jamais réellement qui s’enivre …
Mais on ne boit pas seulement sur scène. Dès l’ouverture des portes, les spectateurs sont accueillis par des verres de vodka. Repasse à l’entracte. Le désoeuvrement de la scène peut être partagé par les spectateurs qui le souhaitent. Tous dans le même bateau. Aucune équivoque possible : ce n’est pas à un voyage folklorique dans la Russie du XIXe que nous sommes conviés ; c’est bien de nous qu’il s’agit.
Et c’est Armel Roussel lui-même qui assure le service : il propose les verres, circule avec un plateau, répond aux injonctions intempestives de ses acteurs (« Armel ! A boire ! »), étrangement soumis mais toujours courtois et bienveillant. Il passe les verres, comme il passe les disques dans certaines scènes (« Armel ! Musique ! »).
Le maître des lieux (concepteur, auteur de l’adaptation, metteur en scène, scénographe) se transforme en humble domestique, littéralement au service de ses spectateurs et de ses interprètes. En servant la vodka et en diffusant les standards de la new-wave des années quatrevingt, c’est lui qui opère concrètement, matériellement, la mécanique de résonance à l’oeuvre et convoque sur le plateau les trois époques fusionnées (fin du XIXe, fin du XXe, début du XXIe).
Dans sa tâche, Armel n’est pas seul. Le petit Melchior, neuf ans, l’accompagne (du moins jusqu’à l’heure à laquelle la législation en vigueur l’oblige à quitter la scène11). Et celui-là — symbole d’avenir, porteur d’une quatrième époque convoquée — détient peut-être les clés du sort de tous les autres. L’air de rien, alors que les acteurs s’agitent, une scène voit Melchior assis au sol manipuler une maison de poupée, une sorte de maquette de scénographe, comme s’il devenait le marionnettiste de ces ami-héros tchekhoviens. Comme si c’était finalement le futur trentenaire, qu’il sera un jour, qui a, dès aujourd’hui, à batailler avec ce présent dont il héritera bientôt. Chaîne sans fin des résonances …
lVANOV RE/MIX a été créé au Théâtre Les Tanneurs (Bruxelles) le 7 décembre 2010. En tournée au GRÜ /Théâtre du Grütli (Genève) en avril 2011, puis, durant la saison 2011- 2012, dans une nouvelle version, au manège.mans (Mons), au Théâtre de la Place (Liège) et à la Maison de la Culture d’Amiens (Amiens).
Un long entretien entre Armel Roussel et Antoine Laubin est publié dans le numéro hors-série d’Alcernacives théâtrales consacré au Théâtre Varia (Varier/ Demeurer, 2009).
- Par ailleurs, selon la terminologie développée par Bruno Tackels, Armel Roussel est sans conteste régulièrement un de ceux-là ( cf. ses spectacles POP I ou SI DEMAIN VOUS DÉPLAÎT). ↩︎
- Par ailleurs, selon la terminologie développée par Bruno Tackels, Armel Roussel est sans conteste régulièrement un de ceux-là ( cf. ses spectacles POP I ou SI DEMAIN VOUS DÉPLAÎT). ↩︎
- lVANOV, texte français Antoine Vitez, commenraires de S. Pitoëff, L’Avant-Scène, 1962. ↩︎
- IVANOV texte français de Philippe Adrien et Vladimir Ant, L’Arche, 2008. ↩︎
- Armel Roussel évoque déjà cette séquence du film de Cassavetes dans un entretien donné à la revue en ligne Agôn en octobre 2010 : Armel Roussel, « Hope. », Agôn {En ligne}, Dossiers, n’ 3 : Utopies de la scène, scènes de l’utopie. ↩︎
- Laubin, Antoine, « Qui va là, Armel Roussel ? » in jouer le jeu, collectif, Théâtre de la Place — Luc Pire, 2009. ↩︎
- Les standards du groupe Cure s’y font une large place. ↩︎
- Nous nous référons ici à une autre traduction, celle de Nina Gourfinkel et Jacques Mauclair, Folio, 1973, p. 245. ↩︎
- Il s’agit du récent et passionnant GODARD d»Antoine de Baecque (Gallimard, 2010), qui, au travers de la figure et de l’oeuvre du cinéaste suisse, brasse six décennies de dialogue entre histoire, idéologies, sciences humaines et formes artistiques contemporaines. ↩︎
- Le fait est assez rare pour être souligné : ce choix dramaturgique a récemment été urilisé dans le débat public. En réponse à une tribune de Pascal Bruckner publiée dans les colonnes de La Libre Belgique (L’islamophobie, à bannir du vocabulaire, édition du 27 novembre 2010), l’historien Patrick Gillard critique les positions du philosophe en faisant explicitement référence au spectacle d’Armel Roussel (Changement de boucs émissaires, La Libre Belgique, édition du 28 décembre 2010). ↩︎
- Quelques minutes avant l’entracte, Armel Roussel nous explique qu’en Belgique, un enfant n’a pas le droit d’être employé sur un plateau de théâtre après 22h. Il offre alors à Melchior une séance de salues anticipée. ↩︎




