T‑Tchekhov
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T‑Tchekhov

Le 10 Avr 2011
Nicolas Rossier et Sylvie Debrun dans LA MOUETTE d’Anton Tchekhov, décor Didier Payen, lumières et mise en scène Philippe Sireuil, Théâtre Varia, Ferme du Buisson de Marnela- Vallée, Les Gémeaux/ Sceaux, Comédie de Genève, 1991. Photo Hervé Bellamy.
Nicolas Rossier et Sylvie Debrun dans LA MOUETTE d’Anton Tchekhov, décor Didier Payen, lumières et mise en scène Philippe Sireuil, Théâtre Varia, Ferme du Buisson de Marnela- Vallée, Les Gémeaux/ Sceaux, Comédie de Genève, 1991. Photo Hervé Bellamy.
Nicolas Rossier et Sylvie Debrun dans LA MOUETTE d’Anton Tchekhov, décor Didier Payen, lumières et mise en scène Philippe Sireuil, Théâtre Varia, Ferme du Buisson de Marnela- Vallée, Les Gémeaux/ Sceaux, Comédie de Genève, 1991. Photo Hervé Bellamy.
Nicolas Rossier et Sylvie Debrun dans LA MOUETTE d’Anton Tchekhov, décor Didier Payen, lumières et mise en scène Philippe Sireuil, Théâtre Varia, Ferme du Buisson de Marnela- Vallée, Les Gémeaux/ Sceaux, Comédie de Genève, 1991. Photo Hervé Bellamy.
Article publié pour le numéro
Couverture du numéro 108 - Philippe Sereuil - Les coulisses d'un doute
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Tchekhov in the sun

La lumière monte, pro­gres­sive­ment, comme revient le soleil à la fin d’un pas­sage nuageux. Les per­son­nages sont assis sur des chais­es pli­antes, la dis­po­si­tion des pieds ryth­mant l’espace d’un aligne­ment de croix.
Les vis­ages sont tournés vers la source lumineuse, un soleil de milieu d’après-midi, presque ras­ant. Les ombres sont nettes sur les hauts murs, tracées à la règle.
Le silence dure, encore et encore. Un plaisir, une audace pour tout dire, au théâtre où l’on a si sou­vent peur que « ça retombe ».
Sen­sa­tion de per­ma­nence. D’immuabilité. D’habitude. Tous les jours, durant les mêmes heures, les mêmes per­son­nes se retrou­vent là, et pren­nent le soleil. Ce n’est pas la pre­mière fois et ça ne sera pas la dernière. Des per­son­nages rassem­blés-isolés. C’est très exacte­ment la sen­sa­tion que ça me donne. Rassem­blés-isolés. Isolés der­rière leurs lunettes de soleil, rassem­blés par la coïn­ci­dence de leurs présences, dans l’ennui de cette fin d’après-midi. On prend le soleil parce qu’on n’a rien de mieux à faire. On est ensem­ble, mais on ne se regarde pas, on se con­naît trop, on n’en peut plus de lire son ennui sur le vis­age des autres. Dans la durée, c’est la soli­tude de cha­cun que je peux me racon­ter, faite de petits et de grands drames, de périls réels ou fab­ulés, de secrets.
Et puis une femme bouge, elle cherche quoi faire, quoi dire pour faire cess­er l’ennui :
« Tenez, lev­ons-nous. Met­tons-nous côte à côte. Vous avez vingt-deux ans, moi presque le dou­ble. Evguéni Ser­guéïtch, laque­lle de nous deux a l’air le plus jeune ? »1.
Arkad­i­na God­i­nas vient d’ouvrir les hos­til­ités, nous sommes au début de l’acte II de LA MOUETTE, et on sent que ça ne se passera pas comme ça. Arkad­i­na-God­i­nas, pour tou­jours appar­en­tée à Arkad­i­na Hop­per. Iden­tité inven­tée pour la femme à l’écharpe rouge du tableau d’Edward Hop­per « Peo­ple in the sun ».
Depuis que se sont super­posées dans mon oeil les images du tableau et de ce début d’Acte II, je sens cette femme à l’écharpe rouge prête à se lever, à men­er son monde comme Arkad­i­na sa petite famille. En regar­dant la pein­ture je me racon­te qui est qui. La femme, tout au fond, le vis­age masqué par la per­spec­tive des corps, c’est Macha, à n’en pas douter, une métaphore de sa place dans la pièce. L’homme roux à mous­tache, à son côté : le doc­teur, Dom. Puis Arkad­i­na, ensuite au pre­mier plan son frère, vieux, chauve, et ses prob­lèmes de jambes, et à l’arrière, en retrait, pos­si­ble­ment Medve­denko, encore occupé à lire des livres « qu’il ne com­prend pas », comme dirait Dom.
«Je suis venu à la mise en scène via ma fas­ci­na­tion ado­les­cente du show-biz et la math­é­ma­tique. L’image pri­mait donc, dans ma per­cep­tion du phénomène théâ­tral, avant le texte. »2 écrit Philippe Sireuil.
Il ne cache pas ses sources pic­turales d’inspiration, explicite­ment citées par­fois, comme James Ensor et Magritte dans CAFÉ DES PATRIOTES.
Mais encore faut-il que les mis­es en scènes ne se résu­ment pas à un enchaîne­ment d’images. Ce n’est pas le tout de se référ­er à Rem­brandt, Vélasquez ou … Bacon, encore faut-il que ces références soient per­ti­nentes, et trou­ver les réso­nances justes entre tableaux et pièces.
En ce qui con­cerne LA MOUETTE, la cor­re­spon­dance entre « Peo­ple in the sun » et ce début d’ Acte II est plus que pic­turale, et ne saurait s’y résumer. Ou peut-être devrais-je dire entre « Peo­ple in the sun » et Tchekhov.
Je serais ten­tée d’avancer qu’il y a du pein­tre chez Sireuil. Que ce soit dans LA MOUETTE, dans L’ÉCHANGE, dans LES CAPRICES DE MARIANNE, mais encore plus récem­ment dans TARTUFFE ou SHAKESPEARE IS DEAD, GET OVER IT, il s’installe des hauts murs comme un pein­tre installerait sa toile. Et s’offre la pos­si­bil­ité de jouer avec les lumières qui vont devenir tran­chantes, irrémé­di­a­bles elles aus­si, nettes comme le trait d’ombre du cad­ran solaire qui rap­pelle que le temps, à l’échelle de la journée comme à celle de la vie, passe.
Si je me lais­sais aller, je dirais qu’il met les per­son­nages au pied du mur. Du mur de leur soli­tude, de leurs choix, de leurs échéances, de leur trahi­son. À l’aune de ces grands murs, ils retrou­vent la rel­a­tive petitesse de leur human­ité.
C’est, me sem­ble-t-il, un des points de con­ver­gence avec Hop­per. Des per­son­nages, sou­vent seuls, regar­dant, hors champ, quelque chose que le spec­ta­teur ne peut voir, ou ne regar­dant rien, dans le vide, absents/ présents à une pen­sée, comme sai­sis à l’instant où ils com­pren­nent quelque chose d’eux-mêmes, peut-être juste­ment, l’instant de leur prise de con­science d’une irrémé­di­a­ble et incon­solable soli­tude.
Il serait réduc­teur de dire que la toute fin de LA MOUETTE en offre une « illus­tra­tion ». Plutôt une incar­na­tion.
C’est encore d’Arkadina God­i­nas dont il s’agit. C’est elle, de la pointe de ses souliers à la plume de son cha­peau. Elle a quit­té la par­tie de Lot­to qui se traîne, elle met de la musique et elle danse, seule, les yeux

Céline Raller et Valérie Bauchau dans TARTUFFE de Molière, décor Vincent Lemaire, lumières et mise en scène Philippe Sireuil, Théâtre National de Belgique, 2005. Photo Danièle Pierre.
Céline Raller et Valérie Bauchau dans TARTUFFE de Molière, décor Vin­cent Lemaire, lumières et mise en scène Philippe Sireuil, Théâtre Nation­al de Bel­gique, 2005. Pho­to Danièle Pierre.

fer­més, les bras repliés tout près du corps comme pour se préserv­er. Elle danse comme lorsqu’on sait que la fête est finie mais que l’on veut coûte que coûte pro­longer la magie. Ten­ta­tive de main­tenir ou de retrou­ver le rythme de la danse, le bien-être de la danse, comme on se redanse un slow en soli­taire, pour se rep­longer dans la chaleur partagée avec celui avec qui on l’a dan­sé, mais qui n’est plus là. Elle tourne, à tout petits pas, sur elle-même, en marge des autres.
Et puis il y a cette déto­na­tion.
Arkad­i­na a tout de suite com­pris de quoi il s’agit,
«C’est même devenu tout noir devant mes yeux » dit-elle, mais elle ne veut pas savoir, elle con­tin­ue à danser pour nier ce que déjà son coeur et sa tête savent : son fils unique vient de se tuer.
Encore et encore, lente­ment, alors que tout le monde s’est figé alen­tour et la con­tem­ple, elle danse sur une chan­son d’Otis Red­ding qui par­le d’une femme et qui dit :

Marie Lecomte dans SHAKESPEARE IS DEAD, GET OVER IT de Paul Pourveur, lumières, décor et mise en scène Philippe Sireuil, Théâtre National de Belgique, 2008. Photo Danièle Pierre.
Marie Lecomte dans SHAKESPEARE IS DEAD, GET OVER IT de Paul Pourveur, lumières, décor et mise en scène Philippe Sireuil, Théâtre Nation­al de Bel­gique, 2008. Pho­to Danièle Pierre.

( … )
« Vous devez l’aimer
La ser­rer fort
Ne la taquinez pas
Faites l’amour
Ser­rez-là fort dans vos bras
Tout sim­ple­ment essayez de lui don­ner
un peu de ten­dresse
C’est la seule chose que vous avez à faire
Vous devez la ser­rer fort dans vos bras »
( … )

Vir­ginie Thiri­on

  1. LA MOUETTE, d ‘Anton Tchekhov, tra­duc­tion André Markow­icz et Françoise Mor­van. ↩︎
  2. Philippe Sireuil L’instinct et l’instant, in Alter­na­tives théâtrâles, Varier/ Demeur­er — vingt-et-une saisons au théâtre Varia, 2009. ↩︎
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