Tchekhov in the sun
La lumière monte, progressivement, comme revient le soleil à la fin d’un passage nuageux. Les personnages sont assis sur des chaises pliantes, la disposition des pieds rythmant l’espace d’un alignement de croix.
Les visages sont tournés vers la source lumineuse, un soleil de milieu d’après-midi, presque rasant. Les ombres sont nettes sur les hauts murs, tracées à la règle.
Le silence dure, encore et encore. Un plaisir, une audace pour tout dire, au théâtre où l’on a si souvent peur que « ça retombe ».
Sensation de permanence. D’immuabilité. D’habitude. Tous les jours, durant les mêmes heures, les mêmes personnes se retrouvent là, et prennent le soleil. Ce n’est pas la première fois et ça ne sera pas la dernière. Des personnages rassemblés-isolés. C’est très exactement la sensation que ça me donne. Rassemblés-isolés. Isolés derrière leurs lunettes de soleil, rassemblés par la coïncidence de leurs présences, dans l’ennui de cette fin d’après-midi. On prend le soleil parce qu’on n’a rien de mieux à faire. On est ensemble, mais on ne se regarde pas, on se connaît trop, on n’en peut plus de lire son ennui sur le visage des autres. Dans la durée, c’est la solitude de chacun que je peux me raconter, faite de petits et de grands drames, de périls réels ou fabulés, de secrets.
Et puis une femme bouge, elle cherche quoi faire, quoi dire pour faire cesser l’ennui :
« Tenez, levons-nous. Mettons-nous côte à côte. Vous avez vingt-deux ans, moi presque le double. Evguéni Serguéïtch, laquelle de nous deux a l’air le plus jeune ? »1.
Arkadina Godinas vient d’ouvrir les hostilités, nous sommes au début de l’acte II de LA MOUETTE, et on sent que ça ne se passera pas comme ça. Arkadina-Godinas, pour toujours apparentée à Arkadina Hopper. Identité inventée pour la femme à l’écharpe rouge du tableau d’Edward Hopper « People in the sun ».
Depuis que se sont superposées dans mon oeil les images du tableau et de ce début d’Acte II, je sens cette femme à l’écharpe rouge prête à se lever, à mener son monde comme Arkadina sa petite famille. En regardant la peinture je me raconte qui est qui. La femme, tout au fond, le visage masqué par la perspective des corps, c’est Macha, à n’en pas douter, une métaphore de sa place dans la pièce. L’homme roux à moustache, à son côté : le docteur, Dom. Puis Arkadina, ensuite au premier plan son frère, vieux, chauve, et ses problèmes de jambes, et à l’arrière, en retrait, possiblement Medvedenko, encore occupé à lire des livres « qu’il ne comprend pas », comme dirait Dom.
«Je suis venu à la mise en scène via ma fascination adolescente du show-biz et la mathématique. L’image primait donc, dans ma perception du phénomène théâtral, avant le texte. »2 écrit Philippe Sireuil.
Il ne cache pas ses sources picturales d’inspiration, explicitement citées parfois, comme James Ensor et Magritte dans CAFÉ DES PATRIOTES.
Mais encore faut-il que les mises en scènes ne se résument pas à un enchaînement d’images. Ce n’est pas le tout de se référer à Rembrandt, Vélasquez ou … Bacon, encore faut-il que ces références soient pertinentes, et trouver les résonances justes entre tableaux et pièces.
En ce qui concerne LA MOUETTE, la correspondance entre « People in the sun » et ce début d’ Acte II est plus que picturale, et ne saurait s’y résumer. Ou peut-être devrais-je dire entre « People in the sun » et Tchekhov.
Je serais tentée d’avancer qu’il y a du peintre chez Sireuil. Que ce soit dans LA MOUETTE, dans L’ÉCHANGE, dans LES CAPRICES DE MARIANNE, mais encore plus récemment dans TARTUFFE ou SHAKESPEARE IS DEAD, GET OVER IT, il s’installe des hauts murs comme un peintre installerait sa toile. Et s’offre la possibilité de jouer avec les lumières qui vont devenir tranchantes, irrémédiables elles aussi, nettes comme le trait d’ombre du cadran solaire qui rappelle que le temps, à l’échelle de la journée comme à celle de la vie, passe.
Si je me laissais aller, je dirais qu’il met les personnages au pied du mur. Du mur de leur solitude, de leurs choix, de leurs échéances, de leur trahison. À l’aune de ces grands murs, ils retrouvent la relative petitesse de leur humanité.
C’est, me semble-t-il, un des points de convergence avec Hopper. Des personnages, souvent seuls, regardant, hors champ, quelque chose que le spectateur ne peut voir, ou ne regardant rien, dans le vide, absents/ présents à une pensée, comme saisis à l’instant où ils comprennent quelque chose d’eux-mêmes, peut-être justement, l’instant de leur prise de conscience d’une irrémédiable et inconsolable solitude.
Il serait réducteur de dire que la toute fin de LA MOUETTE en offre une « illustration ». Plutôt une incarnation.
C’est encore d’Arkadina Godinas dont il s’agit. C’est elle, de la pointe de ses souliers à la plume de son chapeau. Elle a quitté la partie de Lotto qui se traîne, elle met de la musique et elle danse, seule, les yeux

fermés, les bras repliés tout près du corps comme pour se préserver. Elle danse comme lorsqu’on sait que la fête est finie mais que l’on veut coûte que coûte prolonger la magie. Tentative de maintenir ou de retrouver le rythme de la danse, le bien-être de la danse, comme on se redanse un slow en solitaire, pour se replonger dans la chaleur partagée avec celui avec qui on l’a dansé, mais qui n’est plus là. Elle tourne, à tout petits pas, sur elle-même, en marge des autres.
Et puis il y a cette détonation.
Arkadina a tout de suite compris de quoi il s’agit,
«C’est même devenu tout noir devant mes yeux » dit-elle, mais elle ne veut pas savoir, elle continue à danser pour nier ce que déjà son coeur et sa tête savent : son fils unique vient de se tuer.
Encore et encore, lentement, alors que tout le monde s’est figé alentour et la contemple, elle danse sur une chanson d’Otis Redding qui parle d’une femme et qui dit :

( … )
« Vous devez l’aimer
La serrer fort
Ne la taquinez pas
Faites l’amour
Serrez-là fort dans vos bras
Tout simplement essayez de lui donner
un peu de tendresse
C’est la seule chose que vous avez à faire
Vous devez la serrer fort dans vos bras »
( … )



