Depuis 1970, le théâtre pour les jeunes spectateurs connaît un regain d’intérêt en Belgique d’expression française.
Onze années de pratique régulière (création et diffusion), stages, festivals, rencontres, colloques, recherches, publications, institutions… nous amènent à poser un certain nombre de questions de fond sur divers aspects de cette activité destinée à la jeunesse.
Nous voudrions en évoquer ici trois qui nous paraissent aujourd’hui essentielles : l’institutionnalisation, le professionnalisme, l’adéquation à la réalité actuelle.
L’Institutionnalisation
Ceux qui se battent en Belgique afin que le théâtre pour l’enfance et la jeunesse soit reconnu comme un art à part entière (et non comme un « sous-produit » pour un « sous-public ») dénoncent continuellement une ignorance non seulement des besoins réels des jeunes publics mais aussi du dynamisme créateur de quelques compagnies théâtrales.
Le droit spécifique de la jeunesse à bénéficier d’un théâtre qui lui soit destiné en priorité reste donc d’actualité.
Cependant, sans vouloir nier ni mettre en cause l’intense travail accompli depuis une décennie1, il est capital aujourd’hui pour le théâtre de la jeunesse d’approfondir sa réflexion : pourquoi faire du théâtre pour enfants (précision des objectifs); pour qui (les types de relation des théâtres aux jeunes publics); comment (les différentes utilisations de l’outil-théâtre).
L’enfermement dans un système fonctionnant relativement bien risque de provoquer sclérose et paralysie : l’inféodation du théâtre pour enfants à l’institution scolaire (paramètre économique qui constitue pratiquement le seul marché de la diffusion) et, conséquemment, la limitation scolastique de la création théâtrale ; le fonctionnement du théâtre pour la jeunesse sur des idéologies historiquement datées (exemple : la problématique générale du « théâtre populaire » de type Vilar) mais dont la cohérence semble ne plus correspondre à l’analyse des situations sociales actuelles (il n’existe pas un public populaire mais des publics diversifiés qui justifient des pratiques théâtrales différentes); l’atomisation des troupes débouchant très souvent sur un théâtre miniaturisé (limitation du nombre de comédiens, réduction des dispositifs scéniques…) contribue à renforcer certains préjugés dénoncés plus haut ; le repli sur elles-mêmes de plusieurs compagnies pionnières arrivées aujourd’hui à l’essoufflement ; le fait de vouloir toucher (théoriquement du moins) tous les enfants empêche (pratiquement) toute expérimentation (formes) et exerce une certaine censure (contenus). Le théâtre pour la jeunesse se maintient dès lors dans une pratique du juste milieu en s’interdisant des actions de recherche comme il en existe en théâtre pour adultes (exemple : théâtre du corps); les conditions concrètes de la diffusion répondant à une logique quantitative rendent difficile l’aménagement de périodes de travail nécessaires pour assurer un authentique renouvellement ; le manque de lieux d’implantation oblige la plupart des troupes à l’itinérance continue, ce qui n’est pas sans influer sur la dégradation des spectacles ainsi diffusés, etc.
Le professionnalisme
La tendance du théâtre pour la jeunesse à revendiquer le professionnalisme va certes croissant depuis 1970 mais on est encore loin d’un niveau général de qualité réellement professionnel même si des spectacles semblent plus travaillés que certaines productions destinées aux adultes.
Plusieurs indices traduisent le souci actuel de remplir les exigences qualitatives du travail théâtral chez quelques troupes : la diversification du questionnement qui pousse des créateurs à se situer en regard de la problématique du théâtre de la jeunesse ; l’augmentation du temps de création, la recherche de formes d’écriture dramatique et scénique qui aboutissent à des spectacles plus élaborés ; le mode de fonctionnement moins hiérarchisé et plus égalitaire qui accroît l’intéressement de tous les membres du groupe créateur.
L’Adéquation à la réalité actuelle
Plusieurs propositions constituent, à nos yeux, autant de signes précurseurs de la maturité d’un vaste courant théâtral et culturel en faveur de la jeunesse : la mise en place de structures telles que des centres de recherche, d’animation et de formation s’avère indispensable pour assurer des réalisations théâtrales plus abouties ; l’implantation d’équipes permanentes en liaison avec les populations dans lesquelles elles sont intégrées permet d’élaborer des projets globaux remplaçant le « coup par coup » non inscrit dans une réflexion cohérente (politique, culturelle, théâtrale, pédagogique); l’établissement de relations du théâtre pour enfants avec le reste de l’activité théâtrale et avec l’ensemble de l’action culturelle apparaît comme le meilleur antidote à son isolement ; l’ouverture de petits groupes théâtraux et leur « fédération » en des entités facilitant la circulation des idées, la confrontation des expériences, les occasions de recherche mais aussi l’amélioration des conditions de production et l’organisation responsable de la diffusion.
- Pour s’en faire une idée, nous indiquons au lecteur une étude multidisciplinaire (sortie de presse en décembre 81) intitulée 1970 – 1980 : dix années de théâtre professionnel pour enfants en Belgique d’expression française réalisée par notre Centre et publiée dans la collection JEB/Théâtre (78, Galerie Ravenstein 1000 Bruxelles) ↩︎

