« Elle repousse ». Regarde les verbes quand on leur enlève leur complément direct, ils prennent des ailes, une dimension, un flou où l’imaginaire se glisse et se répand. « Elle repousse son assiette » : une action délimitée dans le temps et l’espace, alors que « elle repousse » contient en lui une permanence, une éternité, une répétition peut-être même une fatalité … »
Denise Chalem déshabille le verbe et lui donne une dimension sidérale. Rousse, la voix large, abondante et généreuse d’une sortie de Conservatoire pas si ancienne, des débuts de comédienne pas si poussifs (spectacles avec Vitez, Rosner, Eva Levinson etc.); signe particulier : à 27 ans, elle découvrait l’écriture théâtrale et A 50 ans elle découvrait la mer. Qui ? la mère. Quelle mère ? oh ! une mère. Pas plus tyrannique, pas plus laminée que les autres femmes de sa génération, pas plus abusive ni abusée qu’elles, peut-être un peu plus juive que celles qui ne le sont pas. Une mère et sa fille qu’elle n’étouffe peut-être pas plus qu’elle n’étouffa jadis, son mari et son fils sur ce radeau — fantôme où ils ont aujourd’hui disparu, l’un dans la mort, l’autre derrière l’océan, refugié au Canada. Désormais seules, elles s’entretuent à petit feu. C’est la guerre douce — peut-être la plus dévastatrice — dans ce petit cocon organisé pour la haine ; la famille réduite à ce périlleux tête à tête où il faut se haïr pour ne pas trop se faire engloutir, éternel sacrifice que l’on concède à l’amour anthropophage, sauf que cet amour filial est le seul qu’on n’a jamais choisi, ni décidé. L’amour imposé en somme. Un devoir de vacances plus difficile que les autres. Et pourtant elles s’aiment. Elles flottent à la surface d’un équilibre fragile où l’on sent bien que tout peut arriver, surtout le pire bien sûr. La mère, elle, s’accroche à son histoire, inutile d’y revenir, une histoire résumée à une série de souffrances qu’elle ressasse, seul repère tangible à sa vie, une vie qui aurait pu, un jour, faire l’objet d’un fait divers comme ceux dont elle se gave dans le journal avec une fausse compassion, pour se rassurer de l’horreur du voisin et mettre, un moment seulement, la sienne à distance … Le vide, n’est-ce pas, ça fout le vertige. Un grand tube cylindrique où la mère tournoie depuis toujours et cherche à entraîner sa fille pour être moins seule et puis parce que, dans sa misère, elle n’a jamais vu ou cru que le dehors existait. La fille, elle, se débat au bord de tous les précipices, mais quand on aime, on se penche n’est-ce-pas. Dehors, dedans.
Un appartement exigu et banal, tissé d’habitudes obsessionnelles, de territoires, de gestes transparents et d’opacité. La fille tape à la machine l’histoire d’un temps passé ou futur où la mère serait morte. Elle y croit parfois jusqu’aux rires, jusqu’aux larmes :
« Etre seulement capable d’imaginer ma vie sans toi
- dans un autre espace -
Ah ! maman, il fallait faire attention
ma chérie
Tu as pris trop de choses en moi
avec toi — trop
mon egoïste mon enfantine — trop
Tu es morte ma mère
en moi aucun soulagement ».
La mère parle sans respirer. Elle colle les répliques car dans les
blancs, la fille pourrait
s’engouffrer, la contredire, la contrarier, ou simplement exister.
« Alors ça va quoi de neuf j’ai acheté du colin à faire au four il n’était pas cher avec des pommes de terre nouvelles les pommes de terre nouvelles sont hors de prix en ce moment je vais faire un gâteau ce soir au chocolat imagine qu’on ait du monde dimanche où es-tu je meurs d’envie de pisser il fait un froid dehors moi c’est fini je ne prends plus le train direct on ne peut plus s’asseoir et puis avec cette ambiance qu’il y a au bureau ça me fatigue eh bien tu ne me racontes rien »
En face il faut bien se replier sur quelque chose. L’écriture, l’imaginaire. Ne pas encore se libérer de ses chaînes mais dans ses chaînes, comme on dit.
« Quel héritage de douleur m’as-tu laissé ma violente. Ah ! Maman, il fallait faire attention ma chérie »
A 50 ans, elle découvrait la mer nous entraîne dans la complexité des écritures superposées, emboîtées les unes dans les autres comme des poupées russes. Celle de Denise Chalem, celle de la fille modifiant la première, celle de la mémoire (représentée par la présence d’une jeune fille en avant-scène) manipulant les précédentes. Denise Chalem joue avec le réel et l’imaginaire, l’un précédant l’autre ou l’entraînant à travers un temps distendu comme un chewing-gum ou ramassé comme un mirage.
Ce jeu avec le temps et le réel donne une légèreté à l’action dramatique, une multitude, un grand angle à l’imaginaire. Reste à espérer que la mise en scène du spectacle soit à la hauteur de cette écriture extrêmement délicate et ludique. Ce n’est pas Denise Chalem qui l’assurera ; en France, quand on est un « jeune auteur » et qui plus est une femme, c’est le prix qu’il faut payer à la création éternellement soumise à des chantages multiples, retenue en otage et amputée par des directeurs de théâtre dont on reprochera moins l’âge avancé que le manque total de talent, d’audace et de curiosité pour la recherche, le neuf. Ce n’est pas de la guerre entre l’ancien et le nouveau dont il s’agit mais plutôt de la guerre entre la richesse de l’imaginaire et sa stérilité.
Il faudra y revenir plus longuement.
Oeuf de Lynch : délirer pour ne pas mourir
Valetti, lui est en danger. Il peut exploser d’un moment à l’autre tant son imaginaire présente une anomalie inverse à celle du commun des mortels : le trop plein. Il est auteur par nécessité presque physique, j’allais dire par excès et on diraittoujours qu’il s’excuse de ce flot qu’il arrive difficilement à contenir et qu’il nous déverse presque honteusement, un peu gêné de cette impudeur ; car Valetti est pudique jusqu’à la maladresse, timide jusqu’à l’insupportable. Sa compagne, Jacqueline Darrigade, est d’une étonnante fragilité et d’une hésitation presque infantiles. Parfois elle lui vole quelques mots pour l’alléger mais c’est dur de se mouvoir dans le délire de l’autre. Quand elle se retire, elle s’asseoit et lui sourit comme si ça aussi, ça faisait partie des conditions minimales pour que tout ne s’effondre pas.
De quoi est fait ce délire poétique ? J’allais dire de délire et de poésie. Ce qu’il y a entre est irracontable, comme le plaisir vrai. Valetti lance les mots comme les petites miettes et quand ils retombent il les suit du regard et les met sur sa langue. Il connaît les solitudes enfantines et joue encore seul dans son petit grenier plein de colères et de sourires, de gravité et de dérision. Il regarde par la lucarne un monde triste et désespérément grotesque. Il y a dans sa naïveté une violence terrible qu’il n’en finit pas de ravaler. Ils sont seuls. Ils n’arrivent pas à se rassurer. Elle esttrop frêle dans ses chaussures de paralytique et avec sa voix un peu grave toujours au bord de la brisure. Il est trop ivre de sa propre folie, de ce monde intérieur que les mots électrisent plus qu’ils ne l’apaisent. Ils ont trop peur de leur propre peur pour rester chez eux. Ils sont là, dans cet univers fébrile, où tout peut se rompre à chaque instant.
Leur fièvre est contagieuse. On n’ose plus respirer. Ils ont un secret dont ils ne dévoilent rien, sinon une intensité, un petit fil d’or qu’on a peur de briser. Elle, c’est peut-être sa mémoire, fragile et immense ; elle lui souffle parfois un mot comme si elle orchestrait le flot de son imaginaire ; lui l’attrape au vol et le tisse, le greffe sur des histoires de casses miteux chez de grands bijoutiers, une histoire de voyou sans envergure qui se retrouve au tribunal, puis au bagne. Tout est en désordre. Il écoute une minuscule aquarelle posée sur un chevalet, la remplace par un magnéto où sa voix se déroule et qu’il regarde intensément. Il veut se guillotiner avec un oeuf suspendu par un dispositif de ficelles très complexe. Suicide manqué. Il tente l’impossible avec des objets qui ne font que le trahir, renforcer sa maladresse, son aigreur et sa solitude. Il essaie même, ultime exploit, de nous mimer la vitesse d’un éclair. li le refait deux fois pour être sûr que ça, au moins, il le domine. Oeuf de Lynch n’est pas un texte avec une colonne vertébrale, c’est une musique qui donne aux mots des ailes et qui nous trottine dans la tête longtemps après. Serge Valetti aurait pu être nain à force de ne pas vouloir grandir mais sa taille l’a trahi elle aussi, alors, pour ne pas mourir, il délire un peu, beaucoup, passionnément. Elle, elle est là, douce et inquiétante, seule spectatrice et actrice muette de sa folie. Elle sait.
Babylone : une écriture dense et toujours parodique
Babylone, rêve ancien d’apocalypse et de décadence, fantasme d’une civilisation qui agonise dans le plaisir pour conjurer la mort.
« C’est la fin de la civilisation ancienne, profondément orientale, basée sur le sacré et le magique ».
Babylone se meurt et organise autour de la jouissance, magistrale et solitaire, éminence grise de la mort, son cérémonial mortuaire. Car une nouvelle civilisation la pousse lentement vers sa chute.
« Elle a pour berceau la Grèce. Elle est moderne, rationnelle, scientifique et commence à inonder l’Orient de ses réalisations ».
Alain Gautré a saisi Babylone à son point de rupture, là où les
pouvoirs s’affrontent, deux forces incarnées par deux hommes :
« Balthazar, le roi, qui se hâte dans une véritable mystique du plaisir obligatoire, pour lui-même et son peuple, tant il sent venir la fin. Il détruit l’ordre en place, bafoue la religion, affranchit les esclaves et asservit les nobles. Le roi hâte ce désordre à la fois terrible et libérateur »
et puis « Darius, homme progressiste, représentatif d’une partie des Babyloniens, qui saura s’allier avec les Juifs opprimés pour remplacer le pouvoir déficient. Il saura gagner l’appui de la reine, première femme du royaume, première putain de l’Etat, puisque tel est le pouvoir suprême d’une femme à Babylone. Darius séduira la Noblesse déchue par Balthazar, détentrice de la science, de la religion, et du pouvoir réel.»
.… « Mais opprimés ou nantis, ceux qui auront misé sur l’ordre nouveau, salvateur, subiront une fois encore le pouvoir de quelques uns, dictateurs au nom des lumières de la civilisation hellénistique ».
L’écriture est dense, baroque, brutale mais toujours parodique. Les comédiens du Chapeau Rouge se prêtent à un simulacre. Ils soumettent le texte à une autre écriture superposée à la première : le jeu d’acteur, un « jeu grotesque » où la gestuelle outrée du comédien « va jusqu’à contrarier le propos lui donnant ainsi un sens nouveau ». Mais le texte est par lui-même tellement riche qu’il se trouve un peu noyé sous l’outrance du jeu. Il porte en lui déjà toutes les contradictions : l’austérité du Prophète, la folie lucide de Balthazar, les froids calculs de Darius, la pureté de Gaelle, le désespoir d’Annakalis, la reine.
Il suggère à travers la précision de sa construction tous les extrêmes, ceux des personnages comme ceux des événements ou des drames futurs. Et l’on préfèrerait rester à ces suggestions à peine tracées pour laisser l’imaginaire inventer ou deviner le reste. Les comédiens, en illustrant ou en contredisant le propos initial avec un jeu trop démonstratif, finissent par gommer les subtilités de l’écriture mais on sort du spectacle avéc le rêve vivant dans nos têtes de ce « foisonnement libertaire », « ce paradis perdu, lieu de plaisir et de jouissance, de création et de corruption, d’oppression et de révolte ». On sort aussi avec ce questionnement essentiel sur le pouvoir, peut-être la plus vieille et la plus tenace des perversions humaines.
Une écriture du silence
Une apocalypse d’un autre genre, moins somptueuse, mais pas moins grotesque ni dérisoire que les Bouffons de Babylone, la Famille Deschiens est une catastrophe à trois voix rythmée de bouts de petits drames quotidiens qui n’en finissent pas de rendre la vie insupportable à 3 clochards empêtrés de maladresse et de brouillards éthyliques, uniquement reliés au monde à travers des objets redoutables d’infidélité, des objets sacrés qui leur faussent sans arrêt compagnie.
La vieille (Jérome Deschamps) est retranchée derrière un écran vinacé qui la protège du monde et des autres. Elle ne craint plus grand chose. Elle est cuirassée dans sa chute. C’est peut-être le seul avantage qu’elle a sur les deux autres, moins installés, plus égarés qu’elle. D’ailleurs elle seule a suffisamment de distance par rapport à son drame pour fredonner par ci par là deux phrases d’une mélopée dans un anglais séjourné trop longtemps dans les poubelles des faubourgs (1 ). C’est tout ce qui fera le texte. L’écriture sera ailleurs, dans ce labyrinthe silencieux ponctué de gestes qui n’ont qu’eux-mêmes comme finalité, des gestes verrouillés sur leur constante impuissan93 à saisir l’objet ou l’intention qu’ils visent. C’est un ballet où la maladresse est réglée à la perfection dans la plus pure tradition comique. Il y a une telle distance entre l’intention~ son aboutissement, que tout peut s’infiltrer dans cet espace et la faire capoter et tout s’engouffre et tout capote, devient inaccessible, surtout, ce qui, au départ est d’une facilité déconcertante : Le pathétique nait de cet isolement où chacun répète consciencieusement ses frustrations, ses glissements obsessionnels vers le vide. Rien ne tient dans cet espace troué comme un morceau de gruyère, hanté jusqu’à la folie d’objets qui ne sont jamais là où on les a laissés, qui resurgissent ailleurs, au moment où l’on n’a plus besoin d’eux.
Seule complicité, seul refuge aussi, leur landau style fifties qui leur sert à la fois de maison, garde-manger, placard à balais. Tout y est contenu : les souvenirs, l’enfance, le réchaud, la purée, les rêves, le journal et mille choses encore dont on ne sait rien et sur lesquelles ils se penchent avec une étonnante tendresse et une délicate affection.
Quand ils se déplacent, on ne sait plus qui, d’eux-mêmes ou du landau, trimballe l’autre. Ils forment ensemble une espèce d’union sacrée, de « couple parfait » médiatisant l’agressivité, la fébrilité ambiantes, ces violences contenues, qui habitent le silence.
C’est aussi à une « écriture du silence » à laquelle nous convie Daniel Stein, un américain installé à Paris depuis quelques années. Il s’inscrit dans ce nouveau courant échappé de la danse et du mime traditionnel où la technique gestuelle a été une fois pour toute engloutie et digérée et où ce qui reste est une suite de sensations, de lignes, de mouvements racontés dans un espace occupé d’objets, de musique et d’images.
C’est une fois de plus l’enfance muette qui se heurte aux objets et les transforme en signes, leur fait raconter des histoires d’amour et de pouvoir .…
Il fait aux objets ce que Valetti fait aux mots. Occuper le vide, conjurer le temps, retrouver sa peur d’enfant pour l’exorciser. Jouer, surtout jouer pourne pas mourir. Sourire du drame qui nous tutoie comme si on avait été élevés ensemble. Faire s’aimer des chaises quand on ne sait plus soi-même, les faire se toucher quand on ne sait plus soi-même, les rendre jalouses pour voir ce que c’est. Explorer la matière jusque dans son contraire pour être moins déconcerté par elle. Fouiller l’espace et le temps pour y inscrire son corps, le faire résonner comme une feuille d’argent, le faire pencher et arrêter sa chute à la limite. Il tangue, et revient à la verticale. Il marche sur le silence et le frôle. Il irradie tout sur son passage. Même les objets ont une peau, une sensualité. Tout se lit pourtant tout est imprenable, presque irréel. Tout disparait dans l’espace et s’y inscrit à nouveau à travers des gestes d’une précision maladive vécus jusqu’à leur épuisement, leur évanouissement. Daniel Stein écrit avec son corps des messages secrets, des codes imaginaires, des combats héroïques et des regards solitaires qu’on lui vole sans les traduire et qui coulent dans la mémoire comme une lave douce.
La traversée du désert
Divorce. Le théâtre se libère un peu timidement des contraintes dans lesquelles le texte le retenait. Ce divorce, les Américains l’ont consommé depuis longtemps. Ils en ont encore donné la preuve lors de leur séjour en Europe, l’automne dernier. Mais leur façon d’écarter le texte de la scène qui paraissait au début stratégique semble aujourd’hui presque trop définitive, figée. La réconciliation me paraît de plus en plus improbable. Ils ont renversé le pouvoir des mots pour en installer un autre, celui de l’image, du son, médiatisé par une hyper-techn icité.
Ils ont vidé la scène de toute structure logique, de toute construction cartésienne pour retrouver et explorer l’univers des sensations, le décrypter, renvoyer le public non plus à son rôle « pensant » mais à son « être ressentant », une façon de revenir aux sources de la création, à ses nécessités vitales.
Mais le danger existe d’une fascination trop grande qu’ont les américains pour les medias et la technologie. On ne sait pas s’ils sauront — au moins dans le domaine artistique — en revenir. Peut-être n’ont-ils pas semé sur leur passage les petits cailloux pour leur servir de repère. Peut-être aussi que ce repère existe à travers la recherche entreprise ici depuis le te}{te et non pas en dehors de lui.
On ne se défait pas si facilement de ses racines. Notre culturé en Europe passe par le texte, qu’il soit poétique, littéraire ou dramatique, alors qu’aux Etats-Unis, elle s’est plus transmise à travers la musique et l’image.
L’écriture dramatique commence donc, après une traversée du désert, à s’étirer et à sortir d’une certaine somnolence.
Les spectacles cités plus haut ne sont pas représentatifs de la totalité de cette recherche mais au moins des directions différentes qu’elle a prises.
Denise Chalem utilise une superposition d’écritures qui brouillent plusieurs cartes. Celle du réel et de l’imaginaire, celle du temps. Ces couches superposées d’écriture créent une profondeur de miroirs qui ouvrent le champ de l’illusion en la perpétuant et entraînent l’imaginaire dans une dimension cosmique, car cette « illusion dans l’illusion », ce pied de nez au réel et à sa représentation immédiate, s’accompagne d’une distorsion du temps : le temps de la représentation, la mémoire, et cette anticipation (ce que la fille tape à la machine), qui revient comme un boomerang transformer l’action et le temps. C’est une espèce de perversion de l’écriture dans l’écriture et la conjugaison de leurs composantes (espace/temps) qui fait éclater les limites traditionnelles du texte. Dans Babylone, deux écritures viennent sans cesse se heurter l’une à l’autre : le texte qui porte à la fois la musicalité des tragédies antiques et la grivoiserie du parler contemporain, et le jeu des comédiens qui cherche à se défaire peut-être d’une certaine servitude comme s’il voulait avoir sa propre autonomie. Mais en jouant en outrance et souvent à contre-courant d’un texte déjà très dense, quelque chose s’annule.
Un décloisonnement des genres
Il ne faudrait pas en effet qu’en se libérant du texte, le comédien cherche à se l’annexer et inféoder à lui les autres éléments du spectacle. En France, et en Europe, où les comédiens sont avec le texte théâtral, la clé de voûte comme on dit du théâtre, il y a un réel danger à ne pas le mettre à égale distance des autres éléments dans la construction dramatique. Bob Wilson est aujourd’hui le seul à avoir abouti une recherche sur l’autonomisation non seulement du comédien par rapport au texte mais aussi de la musique et de l’image.
Chaque chose a une existence, une dynamique qui lui est propre, mais le comédien est peut-être ici le plus mal servi dans ce puzzle qu’on lui demande d’occuper un peu comme un robot, quelque chose de précis, d’obéissant et de désincarné. Dans Oeuf de Lynch, les mots se déversent en grandes chutes et inondent sans discontinu la scène, le jeu, l’imaginaire du public et Valetti et Darrigade eux-mêmes.
Seul le silence de temps en temps arrive à coaguler ce flot tendrement ravageur. Dans le cas de la Famille Deschiens et du spectacle de Daniel Stein, l’écriture se fait au contraire à partir du silence. Tout y’est inscrit dans la transparence des gestes et leur infinie gratuité. Ce qui se grave dans l’espace silence c’est la peur. le danger, l’extrême fragilité du devenir, ceux des gestes, des personnages, des relations qu’ils ont entre eux et avec les objets. Ce qui habite le silence ce sont les histoires imaginaires suspendues dans le vide au-dessus d’une cour de récréation où 3 enfants abandonnés jouent avec des landaus rouillés et un autre avec une ficelle et des chaises blanches et noires.
Contrairement à ce que l’on prétend, il y a donc au théâtre en France · aujourd’hui non seulement de beaux textes mais une façon de les utiliser, de les mettre en relation avec le temps, l’espace, le jeu, le silence qui leur donne une fluidité nouvelle où l’imaginaire peut enfin se répandre. C’est peut-être un nouveau lien entre la scène et le public que cette recherche indique. C’est aussi d’une certaine manière un décloisonnement des genres qui s’opère dans un espace où écritures textuelles et gestuelles ne se . font plus la guerre mais cohabitent, se nourrissent même parfois l’une de l’autre pour donner au théâtre un sang neuf.

