Une structure musicale et musicalisée

Photos Wim Bronkhorst
Comme la plupart des autres pièces de Kalisky1, Sur les ruines de Carthage, la pièce que Jean Pierre Miquel va mettre en scène à Reims, s’ouvre sur un thème musical qui en donne le tempo. Cette fois, il s’agit des choeurs gravement pathétiques du Requiem allemand de Johannes Brahms. A l’instar de la précédente oeuvre de l’auteur, Aïda vaincue — mais en plus marqué‑, ce motif fait organiquement partie du déroulement de l’action puisque le chant qui s’élève au début de la représentation resurgit périodiquement dans la bouche même des personnages. S’il scande ainsi la progression tragique, il contribue de surcroît à assurer la cohésion thématique et formelle de l’ensemble.
L’extrait chanté par le professeur Georg Koschitzke au début de la pièce est en effet lourd de sens. Il affirme que « nous n’avons pas ici de demeure permanente mais( … ) cherchons notre demeure future» ; et indique ensuite cette clef selon laquelle « nous ne nous endormirons pas tous mais nous serons tous transformés( … ) lors de la dernière trompette ». Les thèmes du nomadisme et du mutant qui se trouvent au coeur de la violence de cette pièce2 sont condensés de la sorte dans quelques versets lyriques tirés d’un rituel de la mort. Celui-ci esquise donc dès l’abord le finale tragique de la pièce. L’action, dès lors, ne sera qu’une lente progression vers cet acmé funèbre.
Le fait d’emprunter le cantique au Requiem allemand est en outre loin d’être fortuit puisque l’Allemagne apparaît dans la tradition romantique comme le réceptacle aussi bien de la rigueur que de la rêverie historiques. Mais le terme allemand est devenu, avec l’ère nazie, synonyme d’utilisation de l’histoire en vue de conformer les individus, d’exterminer les autres peuples et de détruire tout hybride. Or la pièce met en jeu Georg Koschitzke et Baron, tous deux professeurs d’histoire : ils correspondent aux deux schémas précités. Leur opposition se manifeste non seulement à l’égard de l’étude de l’empire carthaginois3 mais également par rapport à une jeune femme qui partage la vie de Koschitzke. Celui-ci la nomme Elissa en souvenir de deux princesses carthaginoises qui s’immolèrent par le feu tandis que Baron nous révèle l’identité civile de la jeune fille, Lisa Doch, mais la traite généralement de « mulet » en raison de ses origines impures et de son anatomie qui ne correspond pas au type requis4. Si le rapport de Baron et de Lisa s’effectue sur le mode de la violence sexuelle, celui de Koschitzke et d’Elissa se fonde plus sur la tendresse ou la caresse qui induit le rêve et permet de « parcourir toutes les dimensions du monde ».
Le thème du requiem concerne donc très précisément le monde dont Baron et Koschitzke sont les deux faces inversées. Ce monde, qui a dissocié l’agir du rêve et le sexe de la tendresse, fait de la femme une victime. Aussi constitue-t-il une impasse dont la seule issue est l’anéantissement. On verra ainsi Koschitzke assaillir Baron, puis embrasser Elissa et se laisser mourir avec elle dans l’incendie qui gagne lentement la bibliothèque où il avait enfoui le sens de sa vie. Le Requiem allemand détermine donc également la structure formelle de la pièce puisqu’il annonce, dès les premières mesures, l’issue tragique. Sur les ruines de Carthage, véritable mise en abîme, se lèvent d’autre ruines, les nôtres, dont le texte déploie toutes les contradictions, profilant la catastrophe potentielle plutôt que d’ânonner quelques simplismes conceptuels. La reprise périodique de l’oeuvre de Brahms esquisse en outre la structure circulaire du texte qui croît vers le pathétique final où il s’apaise dans la plainte.

par Sarah Kalisky
Photo Katina Avgouloupis
Outre le prologue où il s’élève du milieu de ce mélange de livres et de linge qui constitue la tanière du couple, le Requiem allemand apparaît quatre fois dans la structure du texte — et par la bouche de Koschitzke. Tout au début, quand se pose la question de la subsistance matérielle et que Koschitzke demande à Elissa de le caresser pour« changer d’époque », l’hymne esquisse l’ère future où les hommes se verront face à face, et non par le biais du miroir. Le Requiem surgit ensuite au moment où le professeur interroge Baron sur le sort qui l’attend ; s’entend répondre que son « psychisme est celui d’un mutant » et que ses origines, indéterminables, pourraient bien être juives. Koschitzke rétorque par le voeu de se voir attribuer « une ascendance de nomade » et rappelle que les nouveaux maîtres, « en abolissant la mémoire historique, (ont) aboli le juif (qui) se nourrissait de l’histoire ». Il reprend alors le thrène de la quête de la « demeure future ».
Plus exacerbée, la troisième reprise du motif intervient alors que Baron a jeté le masque et cherche frénétiquement à mettre la main sur le manuscrit inédit de Koschitzke ; alors qu’Elissa cherche à l’en détourner en le séduisant et que le professeur, fantasmant la ruine de Carthage et murmurant l’hymne à Tanit, la déesse lunaire, se reconnaît comme un « citoyen terrorisé » et comme un « historien terroriste ». L’allusion du Requiem à l’incertitude de notre condition, à son devenir et à sa nécessaire transformation5, reparaît une dernière fois, à la fin de la pièce, lorsque Baron évoque le procès au terme duquel Koschitzke fut condamné sous prétexte d’instabilité sexuelle. Le professeur revit la scène au cours de laquelle, en pleln prétoire, il avait entonné l’hymne pythique. Dans la pièce de Kalisky, Elissa se met en outre à moduler elle-même les paroles fatidiques au moment où la mémoire ramène la répartie du professeur : « Rien de ce qui est vrai ne me bouleverse ».

Photo Albert Zaccaï
Un espace à trois dimensions
Les quatre scansions circonvolutives du Requiem concordent avec la mise en oeuvre du rapport à la survie physique, à l’origine génétique, au savoir comme pouvoir et compensation, aux aléas sexuels de l’individu. A ce titre, elles soulignent la spécificité des personnages chez Kalisky. Ses créatures ne sont ni des héros, ni des porte-drapeaux, ni des anti-héros mais des nerfs pétris de tous les caractères insupportables du présent, nerfs immergés chaque fois dans la question de la survie. Dès lors, leur seule issue est l’éructation dans le conflit et par le cri. D’où cette langue, sèche et heurtée, quotidienne et totalement étrangère au théâtre du quotidien. D’où ce théâtre sans rebondissement extérieur, qui se,contente d’exacerber une situation centrale — presque scientifiquement isolée afin qu’elie devienne intenable.
Le théâtre du cri et du corps, prôné jadis par Artaud, trouve ici — aussi paradoxale que paraisse la présente assertion — une incarnation d’autant plus adéquate que la situation théâtrale demeure concrète et immédiatement perceptible par le spectateur. Le morcellement tensionnel, quant à lui, n’aboutit pas à l’abstraction éclatée de certains « théâtres du corps », ou au rendu du théâtre vériste. Car le jeu des réparties factuelles débouche régulièrement sur des tirades poétiques qui projettent dans l’espace du songe6 et contribuent, avec les motifs musicaux, à créer un temps-volume. Celui-ci, pour déboucher sur l’éclatement final, nécessite le rapport du présent au passé historique. Cette seconde dimension que Dave au bord de mer poussait à la limite, cette obsession de la répétition historique qui se fait à notre insu, est une conception essentiellement tragique. Elle fait partie de la vision dumonde de Kalisky comme de sa pratique. Elle fonde aussi bien la théorie du surtexte et du surjeu que l’aspect polyphonique et mouvant de la représentation.
Aussi la mécanique kaliskienne ne progresse- t‑elle pas vers un sens décisif- asséné aux spectateurs mis en position d’élèves‑, mais vers une issue tragique qui couronne le déploiement croissant de toutes les contradictions contenues dans la situation de la représentation dramatique.




