Les zones possibles de mise en liberté tendent à se réduire ; les « vacances » sont surpeuplées ; campagnes et rivages tranformés en « camps »,« villes », font que le besoin de phonation qui apparaît aujourd’hui avec une intensité surprenante, devrait nous être un avertissement. N’est-ce pas la société elle-même qui « appelle », qui montre sa souffrance … Saurons-nous lire ce message ?
Lire ? Pour la France en tout cas, et sans doute pour d’autres pays européens, c’est le langage écrit qui est devenu sans aucune contestation possible l’étalon-or du savoir de l’homme, de sa« valeur ».
Tout l’enseignement est basé, à quelques rares exceptions près, sur la chose écrite — !’oralité est devenue un peu comme le télégraphe ou le téléphone, une façon de gagner du temps sur l’écriture, de« résumer ».
Pourtant, l’écriture ne transmet guère que des concepts abstraits et des sonorités extrêmement réduites face à l’immense domaine des possibilités vocales et du complexe psycho-sensoriel de l’individu. Et la voix, au fil du temps qui passe, ne se destine plus qu’à l’énonciation d’un discours. Plus jamais à la transmission sonore directe de l’émotion, de la sensualité, de l’amour, de la haine, de la sagesse, de la folie .
Sauf, dans le « spectacle » — ou dans la « maladie » : et voilà nos médecins de l’âme au travail, comédiens et psychanalystes.
Mais si les seconds s’attaquent à des problèmes rendus évidents, les premiers, eux, parlent au vaste public : et dans chaque corps — de chaque spectateur -, il y a la reconnaissance profonde, biologique, psychique, du premier geste de vie, nécessaire, urgent. De la première fois que lui-même a agi son corps et a pris contact avec la vie par le son de sa propre voix — la voix, c’est être.
Après bien des années d’existence, c’est encore sa mise en exercice qui va pouvoir aider à alléger l’être conscient des poids qui s’étaient amassés par emprisonnement dans son enfance, sa jeunesse, son adolescence. C’est elle et sa pratique qui vont permettre de gagner un état d’équilibre, voire de méditation dans les cas de pratique religieuse : nos moines le savent bien, et depuis fort longtemps. Certains aujourd’hui se penchent très scientifiquement sur l’analyse de ce pouvoir qu’elle a de maîtriser et de canaliser toute énergie physique et sensuelle et de l’utiliser à des fins plus subtiles.
Les moines thibétains, les gourous, les sorciers soignants, les hypnotiseurs, les dompteurs de fauves, les dentistes, les meneurs de foules « savent » le pouvoir de la voix : vaincre l’espace, le temps, la force, l’inertie ; voyager immobile ; aimer et caresser sans toucher de sa chair ! …
Heurter le tympan de l’autre, c’est être déjà dans son corps, c’est être lui et continuer à être soi-même.
La voix/masque est le carcan de l’homme. Car ce n’est point la parole qui le différencie de la bête. Mais la formidable puissance que représente sa possibilité de moduler, modifier, construire et complexifier à l’infini l’ensemble des phénomènes phonatoires pour créer le son : qui est son image/vie projetée à travers l’espace.

