Souvenirs de spectacle. Traquer les « images qui restent », signes pour Peter Brook d’un spectacle qui ne laisse pas indifférent. Souvenirs de maladresses, oui, mais… Lesquelles ?… La porte de ce souvenir-là se refuse à mes efforts. Un plateau carré, en bois, des femmes, des récits de vie. Souvenir d’un regard tout en délicatesse, d’une porte ouverte sur l’humanité de tous les anonymes croisés dans les lieux publics. Métro. Piscines. Places. Parcs. Itinéraires urbains. Bruxelles. Tant de lieux familiers. Une fille en maillot de bain, un bonnet sur la tête, chante sous l’eau. Une femme s’enroule dans des mètres de tulle. Entre transparence et opacité, son histoire se raconte et sort de son cocon de silence. Une femme à l’état mental trouble et sa bouteille de porto. Une enfant. Une femme tout en blanc. Et des voix qui s’unissent. Chaque monologue reste monologue et s’enchaîne au précédent. Pourtant, ces voix de femmes se rencontrent et se tressent. Comme peut se tresser la rencontre, délicate et respectueuse, chaleureuse et bienveillante, simplement à l’écoute. Monologues croisés qui se rejoignent dans une autre parole, le chant, résonance entre les voix, entre les êtres. Écoute intérieure pour que cette résonance soit possible. Écoute attentive des mille et uns faits du quotidien qui racontent l’existence humaine. Des chants. Ces chants toujours, qui reviennent à l’esprit. Les chants de l’être quand les portes de la parole s’ouvrent et révèlent ce qui se tapit derrière les visages fermés, l’intimité de vies en chemin. Retour aux premiers pas…
Bruxelles nous appartient / Brussel behoort ons toe : une armoire à histoires
C’est à l’aube de Bruxelles 2000 que naît le projet « Bruxelles nous appartient / Brussel behoort ons toe » (BNA-BBOT)1 de l’initiative des deux compagnies Transquinquennal et Dito’Dito, partenaires ponctuels sur des projets communs. Répondant à l’invitation de Bruxelles 2000 et à sa volonté de travailler sur la ville et sur les relations entre artistes et habitants, les concepteurs imaginent un projet susceptible de combler un manque : celui d’une source d’inspiration où se nourrir de l’expérience des Bruxellois. « Ce projet devait ressembler à une grande armoire pleine de tiroirs, de ceux-ci sortiraient des histoires racontées par toutes sortes de gens dans toutes sortes de situations différentes mais parlant toujours de la vie à Bruxelles. » Les comparses rédigent le dossier. Bruxelles 2000 retient le projet ; à charge pour elle de trouver les gens et les partenaires pour le mettre en œuvre (il était d’emblée évident pour les concepteurs qu’ils ne prendraient pas le projet en charge eux-mêmes). Le processus est lent. Le Théâtre de la Balsamine s’associe finalement au projet et Paul Decleire est détaché pour y travailler.
D’emblée, un certain nombre de caractéristiques sont définies et ce sont toujours celles que l’on retrouve aujourd’hui, mise à part l’adaptation inhérente à l’évolution et à la maturation d’un projet au fil des ans. Comme son nom l’indique, l’association se veut dès le départ inscrite dans le contexte bilingue de la capitale ; elle est tout de suite coordonnée conjointement par une néerlandophone et un francophone. Notons d’ailleurs le lieu de rencontre linguistique des deux communautés : les acteurs principaux des différents axes du projet puisent leur nom dans le dialecte bruxellois. L’interviewer est un « kurieuzeneus » (littéralement un « nez curieux », soit un « petit curieux »), l’interviewé est un « babbeleer » (un « blablateur », un « bavard ») et l’artiste qui vient puiser dans la matière brute, un « trektaplan » ( « tire ton plan » ou « débrouille-toi »). Dès le départ, aussi, le projet comprend deux grands volets : la collecte d’enregistrements via la participation active des Bruxellois et la restitution du matériau par le biais, notamment, de créations artistiques.
Premier volet, la collecte d’enregistrements a pour objectif de construire une « mémoire sonore bilingue », un « patrimoine oral » de la ville à partir d’interviews réalisées par tout un chacun avec tout un chacun. Seules conditions mises à ces interviews : « que le Babbeleer soit Bruxellois et que la conversation porte sur le rapport à la ville. » Cette insistance trouve sa justification dans l’objet même du projet : constituer une mémoire qui ne soit pas passéiste mais qui donne à entendre « une multiplicité de points de vue contemporains sur la ville », regards en mouvement perpétuel et toujours reflet d’une perception subjective. La dimension participative du projet est essentielle : un matériel d’enregistrement est mis à disposition et qui veut s’en empare. Objectif ouvertement déclaré : « favoriser la réappropriation de la ville par ses habitants. » Principe éthique fondamental : le respect de la parole du « babbeleer ».
Après Bruxelles 2000, donc sans sa structure et sans son budget, BNA-BBOT se nomadise et part à la rencontre de personnes qui ne seraient pas venues spontanément vers elle. Le projet prend alors une dimension plus socioculturelle, « un mot qui fait souvent peur mais que nous trouvons très pertinent ». Des contacts se nouent avec des associations et si la démarche n’est pas toujours évidente (les gens ne sont pas forcément en demande), des collaborations voient finalement le jour. Dans cette perspective socioculturelle, l’intérêt est « moins dans l’enregistrement en tant que résultat que dans la possibilité d’une rencontre improbable et d’un échange de parole entre des gens qui, dans la vie de tous les jours, ne se parleraient jamais ». La dimension sociale est évidente : « des gens, de quelque milieu social qu’ils soient, sont amenés à se poser des questions sur ce qu’ils ont envie de raconter et ce sur quoi ils veulent faire parler les gens. Ça implique un travail de réflexion, une critique… sur les choses à communiquer, sur ce qui peut être intéressant à dire ou à faire dire. Et là, le projet revêt un aspect extrêmement révélateur, à soi-même et parfois aux autres. (…) Beaucoup de gens croient qu’ils n’ont rien d’intéressant à dire… » Mais s’ils rentrent dans le jeu, ils sont amenés à « se rendre compte que oui, il y a des choses qui les révoltent et qu’il y a des choses importantes qu’ils veulent défendre et transmettre ». A l’autre extrémité, l’écoute revêt également « un aspect révélateur. (…) Toutes les paroles sont des paroles qui viennent vraiment de l’intérieur, on ne demande pas aux gens de fournir une analyse pointue sur les phénomènes de société et de la ville mais au contraire d’exposer leur propre expérience.Les gens parlent de ce qu’ils connaissent. Certains témoignages sont parfois formidablement éclairants sur des problèmes très complexes. C’est exprimé avec en même temps toute l’évidence et toute la complexité de quelqu’un qui est au cœur du problème. Il y a vraiment moyen de découvrir des choses que l’on ne soupçonne pas ou de les entendre d’un point de vue qui n’est pas du tout le sien. (…) C’est assez fascinant de se rendre compte qu’à l’intérieur d’un même espace, il y a tellement de vies, d’expériences, de perceptions… »
Ainsi, véritable espace de parole et d’écoute, la démarche s’opère avant tout comme une réappropriation de l’individu par lui-même : amené à s’interroger sur ce qu’il a à dire, il retrouve la légitimité de son regard sur le milieu dans lequel se déroule sa vie au quotidien. Le temps de l’écoute peut s’avérer tout aussi enrichissant : la parole devient alors comme étrangère à celui qui l’a énoncée et ce dernier peut l’entendre à distance. Un espace immatériel se crée et au cœur de celui-ci, la prise de conscience, puis l’esprit critique, peuvent se mettre à l’œuvre. Ainsi progressivement, l’individu réapprivoise son espace et se réapproprie symboliquement sa ville à travers la parole. Les coordinateurs de BNA-BBOT sont évidemment conscients que cette réappropriation est toute symbolique mais ils n’en soulignent pas moins son importance dans le mental des participants.
A côté de la collecte, le second volet est celui « de la restitution par le biais de créations artistiques, théâtrales mais également par le travail avec des DJ, des musiciens de jazz, des chanteurs, des plasticiens, toutes sortes de formes qui permettent de retransmettre un autre point de vue, celui de l’artiste, sur le contenu. Même dans le travail avec un seul média, nous essayons de multiplier les points de vue : qu’il n’y ait pas un seul photographe mais plusieurs… » Idéalement, l’équipe de BNA-BBOT souhaiterait que n’importe qui, artiste ou non,professionnel ou non, vienne puiser dans la base de données, s’approprie la matière et la transforme à travers une démarche artistique singulière. Toutefois, les initiatives non professionnelles restent relativement légères, notamment avec des installations sonores et la réalisation d’émissions radio. Mais « il n’y a pas de transformations, de changements de niveaux. » Le changement de niveau, c’est avec les artistes professionnels qu’il s’opère véritablement. Les utilisations par les « trektaplan » sont multiples et se retrouvent dans différentes disciplines. En écho du terrain de naissance de l’association, des projets théâtraux continuent à naître de la base de données de BNA-BBOT. Globalement, deux types d’utilisation de cette matière se dégagent : l’interview comme point de départ d’une écriture fictive et poétique2) et l’utilisation des interviews au plus près de la parole des « babbeleers ».
Parallèlement à ces deux axes désormais bien ancrés, l’équipe souhaite à l’avenir développer le volet « mémoire de la ville », non pas dans son aspect strictement historique mais dans ce que peuvent transmettre de vivant des témoignages de personnes ayant traversé les faits historiques. La texture humaine des anonymes au-delà et en deçà de ce que retient l’histoire. L’une des idées-forces de cet axe apparaît ici clairement : il s’agit « de remettre en perspective » notre histoire, un savoir et des expériences dans lesquels puiser pour répondre aux questions reformulées quasiment à l’identique de génération en génération. A l’instar de l’histoire du théâtre, l’histoire sociale et politique connaît une grave amnésie. Sait-on, par exemple, que dès la fin des années 70, la lutte des sans-papiers était déjà d’actualité ? Dans cette perspective de la mémoire, un nouveau développement de l’association se profile et, avec lui, un possible approfondissement des relations avec le milieu scientifique. Encore faudra-t-il que BNA-BBOT obtienne des subsides autres qu’annuels. Chaque année, en effet, les négociations doivent être réengagées avec les pouvoirs subsidiants. Comme tant d’autres associations, BNA-BBOT connaît, en l’absence de conventions durables, une véritable précarité. Difficile, dans ces conditions, de pouvoir se projeter dans le futur et de développer des projets conceptuellement inscrits dans la durée.
Parmi les créations artistiques réalisées à partir de la banque de données de BNA-BBOT : On EST DES INUTILES et c’est à ça qu’on sert3), un spectacle généré dans les derniers temps de Bruxelles 2000. L’initiative venait de BNA-BBOT, laquelle avait demandé à une série d’artistes de travailler des formes courtes à partir de retranscriptions littérales d’interviews (mot à mot, maintien des silences, des phrases inachevées…) réalisées par Veronika Mabardi. Paul Decleire résume cette première étape : « Luc Fonteyn a travaillé sur l’enregistrement d’une religieuse. Cette première séquence a été répétée en une dizaine de jours. L’actrice qui l’interprétait était enceinte. Il n’y avait pas d’identification à un personnage ou à une personne. C’était plutôt une femme traversée par la parole d’une autre femme. On entendait en même temps la parole et l’écho que cette parole pouvait avoir chez l’actrice. (…) Un mélange d’évidence et de complexité ».
Processus de travail amorcé. Voile soulevé sur les possibles de l’exploration. Luc Fonteyn veut poursuivre sur la parole de femmes. Veronika Mabardi reprend son travail d’écoute et de retranscription. Des quelques 150 enregistrements resteront quatre paroles de femmes et celle d’une femme en devenir. Toutes inutiles. Ni rentable ni efficace au regard de la société et de son économie. Toutes riches, pourtant, d’une humanité et d’une sensibilité qui valent la rencontre.

