À fonds perdus
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À fonds perdus

Le 19 Oct 2004
Article publié pour le numéro
Le théâtre dans l'espace social - Couverture du Numéro 83 d'Alternatives ThéâtralesLe théâtre dans l'espace social - Couverture du Numéro 83 d'Alternatives Théâtrales
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Sou­venirs de spec­ta­cle. Tra­quer les « images qui restent », signes pour Peter Brook d’un spec­ta­cle qui ne laisse pas indif­férent. Sou­venirs de mal­adress­es, oui, mais… Lesquelles ?… La porte de ce sou­venir-là se refuse à mes efforts. Un plateau car­ré, en bois, des femmes, des réc­its de vie. Sou­venir d’un regard tout en déli­catesse, d’une porte ouverte sur l’humanité de tous les anonymes croisés dans les lieux publics. Métro. Piscines. Places. Parcs. Itinéraires urbains. Brux­elles. Tant de lieux fam­i­liers. Une fille en mail­lot de bain, un bon­net sur la tête, chante sous l’eau. Une femme s’enroule dans des mètres de tulle. Entre trans­parence et opac­ité, son his­toire se racon­te et sort de son cocon de silence. Une femme à l’état men­tal trou­ble et sa bouteille de por­to. Une enfant. Une femme tout en blanc. Et des voix qui s’unissent. Chaque mono­logue reste mono­logue et s’enchaîne au précé­dent. Pour­tant, ces voix de femmes se ren­con­trent et se tressent. Comme peut se tress­er la ren­con­tre, déli­cate et respectueuse, chaleureuse et bien­veil­lante, sim­ple­ment à l’écoute. Mono­logues croisés qui se rejoignent dans une autre parole, le chant, réso­nance entre les voix, entre les êtres. Écoute intérieure pour que cette réso­nance soit pos­si­ble. Écoute atten­tive des mille et uns faits du quo­ti­di­en qui racon­tent l’existence humaine. Des chants. Ces chants tou­jours, qui revi­en­nent à l’esprit. Les chants de l’être quand les portes de la parole s’ouvrent et révè­lent ce qui se tapit der­rière les vis­ages fer­més, l’intimité de vies en chemin. Retour aux pre­miers pas…

Bruxelles nous appartient / Brussel behoort ons toe : une armoire à histoires

C’est à l’aube de Brux­elles 2000 que naît le pro­jet « Brux­elles nous appar­tient / Brus­sel behoort ons toe » (BNA-BBOT)1 de l’initiative des deux com­pag­nies Tran­squin­quen­nal et Dito’Dito, parte­naires ponctuels sur des pro­jets com­muns. Répon­dant à l’invitation de Brux­elles 2000 et à sa volon­té de tra­vailler sur la ville et sur les rela­tions entre artistes et habi­tants, les con­cep­teurs imag­i­nent un pro­jet sus­cep­ti­ble de combler un manque : celui d’une source d’inspiration où se nour­rir de l’expérience des Brux­el­lois. « Ce pro­jet devait ressem­bler à une grande armoire pleine de tiroirs, de ceux-ci sor­ti­raient des his­toires racon­tées par toutes sortes de gens dans toutes sortes de sit­u­a­tions dif­férentes mais par­lant tou­jours de la vie à Brux­elles. » Les com­pars­es rédi­gent le dossier. Brux­elles 2000 retient le pro­jet ; à charge pour elle de trou­ver les gens et les parte­naires pour le met­tre en œuvre (il était d’emblée évi­dent pour les con­cep­teurs qu’ils ne prendraient pas le pro­jet en charge eux-mêmes). Le proces­sus est lent. Le Théâtre de la Bal­samine s’associe finale­ment au pro­jet et Paul Decleire est détaché pour y tra­vailler.

D’emblée, un cer­tain nom­bre de car­ac­téris­tiques sont définies et ce sont tou­jours celles que l’on retrou­ve aujourd’hui, mise à part l’adaptation inhérente à l’évolution et à la mat­u­ra­tion d’un pro­jet au fil des ans. Comme son nom l’indique, l’association se veut dès le départ inscrite dans le con­texte bilingue de la cap­i­tale ; elle est tout de suite coor­don­née con­join­te­ment par une néer­lan­do­phone et un fran­coph­o­ne. Notons d’ailleurs le lieu de ren­con­tre lin­guis­tique des deux com­mu­nautés : les acteurs prin­ci­paux des dif­férents axes du pro­jet puisent leur nom dans le dialecte brux­el­lois. L’interviewer est un « kurieuzeneus » (lit­térale­ment un « nez curieux », soit un « petit curieux »), l’interviewé est un « babbeleer » (un « blab­la­teur », un « bavard ») et l’artiste qui vient puis­er dans la matière brute, un « trek­ta­plan » ( « tire ton plan » ou « débrouille-toi »). Dès le départ, aus­si, le pro­jet com­prend deux grands volets : la col­lecte d’enregistrements via la par­tic­i­pa­tion active des Brux­el­lois et la resti­tu­tion du matéri­au par le biais, notam­ment, de créa­tions artis­tiques.

Pre­mier volet, la col­lecte d’enregistrements a pour objec­tif de con­stru­ire une « mémoire sonore bilingue », un « pat­ri­moine oral » de la ville à par­tir d’interviews réal­isées par tout un cha­cun avec tout un cha­cun. Seules con­di­tions mis­es à ces inter­views : « que le Babbeleer soit Brux­el­lois et que la con­ver­sa­tion porte sur le rap­port à la ville. » Cette insis­tance trou­ve sa jus­ti­fi­ca­tion dans l’objet même du pro­jet : con­stituer une mémoire qui ne soit pas passéiste mais qui donne à enten­dre « une mul­ti­plic­ité de points de vue con­tem­po­rains sur la ville », regards en mou­ve­ment per­pétuel et tou­jours reflet d’une per­cep­tion sub­jec­tive. La dimen­sion par­tic­i­pa­tive du pro­jet est essen­tielle : un matériel d’enregistrement est mis à dis­po­si­tion et qui veut s’en empare. Objec­tif ouverte­ment déclaré : « favoris­er la réap­pro­pri­a­tion de la ville par ses habi­tants. » Principe éthique fon­da­men­tal : le respect de la parole du « babbeleer ».

Après Brux­elles 2000, donc sans sa struc­ture et sans son bud­get, BNA-BBOT se nomadise et part à la ren­con­tre de per­son­nes qui ne seraient pas venues spon­tané­ment vers elle. Le pro­jet prend alors une dimen­sion plus socio­cul­turelle, « un mot qui fait sou­vent peur mais que nous trou­vons très per­ti­nent ». Des con­tacts se nouent avec des asso­ci­a­tions et si la démarche n’est pas tou­jours évi­dente (les gens ne sont pas for­cé­ment en demande), des col­lab­o­ra­tions voient finale­ment le jour. Dans cette per­spec­tive socio­cul­turelle, l’intérêt est « moins dans l’enregistrement en tant que résul­tat que dans la pos­si­bil­ité d’une ren­con­tre improb­a­ble et d’un échange de parole entre des gens qui, dans la vie de tous les jours, ne se par­leraient jamais ». La dimen­sion sociale est évi­dente : « des gens, de quelque milieu social qu’ils soient, sont amenés à se pos­er des ques­tions sur ce qu’ils ont envie de racon­ter et ce sur quoi ils veu­lent faire par­ler les gens. Ça implique un tra­vail de réflex­ion, une cri­tique… sur les choses à com­mu­ni­quer, sur ce qui peut être intéres­sant à dire ou à faire dire. Et là, le pro­jet revêt un aspect extrême­ment révéla­teur, à soi-même et par­fois aux autres. (…) Beau­coup de gens croient qu’ils n’ont rien d’intéressant à dire… » Mais s’ils ren­trent dans le jeu, ils sont amenés à « se ren­dre compte que oui, il y a des choses qui les révoltent et qu’il y a des choses impor­tantes qu’ils veu­lent défendre et trans­met­tre ». A l’autre extrémité, l’écoute revêt égale­ment « un aspect révéla­teur. (…) Toutes les paroles sont des paroles qui vien­nent vrai­ment de l’intérieur, on ne demande pas aux gens de fournir une analyse pointue sur les phénomènes de société et de la ville mais au con­traire d’exposer leur pro­pre expérience.Les gens par­lent de ce qu’ils con­nais­sent. Cer­tains témoignages sont par­fois for­mi­da­ble­ment éclairants sur des prob­lèmes très com­plex­es. C’est exprimé avec en même temps toute l’évidence et toute la com­plex­ité de quelqu’un qui est au cœur du prob­lème. Il y a vrai­ment moyen de décou­vrir des choses que l’on ne soupçonne pas ou de les enten­dre d’un point de vue qui n’est pas du tout le sien. (…) C’est assez fasci­nant de se ren­dre compte qu’à l’intérieur d’un même espace, il y a telle­ment de vies, d’expériences, de per­cep­tions… »

Ain­si, véri­ta­ble espace de parole et d’écoute, la démarche s’opère avant tout comme une réap­pro­pri­a­tion de l’individu par lui-même : amené à s’interroger sur ce qu’il a à dire, il retrou­ve la légitim­ité de son regard sur le milieu dans lequel se déroule sa vie au quo­ti­di­en. Le temps de l’écoute peut s’avérer tout aus­si enrichissant : la parole devient alors comme étrangère à celui qui l’a énon­cée et ce dernier peut l’entendre à dis­tance. Un espace immatériel se crée et au cœur de celui-ci, la prise de con­science, puis l’esprit cri­tique, peu­vent se met­tre à l’œuvre. Ain­si pro­gres­sive­ment, l’individu réap­privoise son espace et se réap­pro­prie sym­bol­ique­ment sa ville à tra­vers la parole. Les coor­di­na­teurs de BNA-BBOT sont évidem­ment con­scients que cette réap­pro­pri­a­tion est toute sym­bol­ique mais ils n’en soulig­nent pas moins son impor­tance dans le men­tal des par­tic­i­pants.

A côté de la col­lecte, le sec­ond volet est celui « de la resti­tu­tion par le biais de créa­tions artis­tiques, théâ­trales mais égale­ment par le tra­vail avec des DJ, des musi­ciens de jazz, des chanteurs, des plas­ti­ciens, toutes sortes de formes qui per­me­t­tent de retrans­met­tre un autre point de vue, celui de l’artiste, sur le con­tenu. Même dans le tra­vail avec un seul média, nous essayons de mul­ti­pli­er les points de vue : qu’il n’y ait pas un seul pho­tographe mais plusieurs… » Idéale­ment, l’équipe de BNA-BBOT souhait­erait que n’importe qui, artiste ou non,professionnel ou non, vienne puis­er dans la base de don­nées, s’approprie la matière et la trans­forme à tra­vers une démarche artis­tique sin­gulière. Toute­fois, les ini­tia­tives non pro­fes­sion­nelles restent rel­a­tive­ment légères, notam­ment avec des instal­la­tions sonores et la réal­i­sa­tion d’émissions radio. Mais « il n’y a pas de trans­for­ma­tions, de change­ments de niveaux. » Le change­ment de niveau, c’est avec les artistes pro­fes­sion­nels qu’il s’opère véri­ta­ble­ment. Les util­i­sa­tions par les « trek­ta­plan » sont mul­ti­ples et se retrou­vent dans dif­férentes dis­ci­plines. En écho du ter­rain de nais­sance de l’association, des pro­jets théâ­traux con­tin­u­ent à naître de la base de don­nées de BNA-BBOT. Glob­ale­ment, deux types d’utilisation de cette matière se déga­gent : l’interview comme point de départ d’une écri­t­ure fic­tive et poé­tique2) et l’utilisation des inter­views au plus près de la parole des « babbeleers ».

Par­al­lèle­ment à ces deux axes désor­mais bien ancrés, l’équipe souhaite à l’avenir dévelop­per le volet « mémoire de la ville », non pas dans son aspect stricte­ment his­torique mais dans ce que peu­vent trans­met­tre de vivant des témoignages de per­son­nes ayant tra­ver­sé les faits his­toriques. La tex­ture humaine des anonymes au-delà et en deçà de ce que retient l’histoire. L’une des idées-forces de cet axe appa­raît ici claire­ment : il s’agit « de remet­tre en per­spec­tive » notre his­toire, un savoir et des expéri­ences dans lesquels puis­er pour répon­dre aux ques­tions refor­mulées qua­si­ment à l’identique de généra­tion en généra­tion. A l’instar de l’histoire du théâtre, l’histoire sociale et poli­tique con­naît une grave amnésie. Sait-on, par exem­ple, que dès la fin des années 70, la lutte des sans-papiers était déjà d’actualité ? Dans cette per­spec­tive de la mémoire, un nou­veau développe­ment de l’association se pro­file et, avec lui, un pos­si­ble appro­fondisse­ment des rela­tions avec le milieu sci­en­tifique. Encore fau­dra-t-il que BNA-BBOT obti­enne des sub­sides autres qu’annuels. Chaque année, en effet, les négo­ci­a­tions doivent être réen­gagées avec les pou­voirs sub­sid­i­ants. Comme tant d’autres asso­ci­a­tions, BNA-BBOT con­naît, en l’absence de con­ven­tions durables, une véri­ta­ble pré­car­ité. Dif­fi­cile, dans ces con­di­tions, de pou­voir se pro­jeter dans le futur et de dévelop­per des pro­jets con­ceptuelle­ment inscrits dans la durée.

Par­mi les créa­tions artis­tiques réal­isées à par­tir de la banque de don­nées de BNA-BBOT : On EST DES INUTILES et c’est à ça qu’on sert3), un spec­ta­cle généré dans les derniers temps de Brux­elles 2000. L’initiative venait de BNA-BBOT, laque­lle avait demandé à une série d’artistes de tra­vailler des formes cour­tes à par­tir de retran­scrip­tions lit­térales d’interviews (mot à mot, main­tien des silences, des phras­es inachevées…) réal­isées par Veroni­ka Mabar­di. Paul Decleire résume cette pre­mière étape : « Luc Fonteyn a tra­vail­lé sur l’enregistrement d’une religieuse. Cette pre­mière séquence a été répétée en une dizaine de jours. L’actrice qui l’interprétait était enceinte. Il n’y avait pas d’identification à un per­son­nage ou à une per­son­ne. C’était plutôt une femme tra­ver­sée par la parole d’une autre femme. On entendait en même temps la parole et l’écho que cette parole pou­vait avoir chez l’actrice. (…) Un mélange d’évidence et de com­plex­ité ».

Proces­sus de tra­vail amor­cé. Voile soulevé sur les pos­si­bles de l’exploration. Luc Fonteyn veut pour­suiv­re sur la parole de femmes. Veroni­ka Mabar­di reprend son tra­vail d’écoute et de retran­scrip­tion. Des quelques 150 enreg­istrements res­teront qua­tre paroles de femmes et celle d’une femme en devenir. Toutes inutiles. Ni rentable ni effi­cace au regard de la société et de son économie. Toutes rich­es, pour­tant, d’une human­ité et d’une sen­si­bil­ité qui valent la ren­con­tre.

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Co-écrit par Paul Decleire
Comé­di­en de for­ma­tion, Paul Decleire a été acteur et met­teur en scène pour « Les Ate­liers de l’Échange » (1988 – 1996)...Plus d'info
auteur
et Frédérique Pint
For­mée en Fine Arts (Cana­da) et en jour­nal­isme à l’ULB (Bel­gique), Frédérique Pint est égale­ment tit­u­laire d’un DEA...Plus d'info
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