Table ronde avec Virginie Thirion, Virginie Jortay et Luc Fonteyn
Alternatives Théâtrales : Vous avez tous les trois mené des démarches théâtrales dans lesquelles se manifeste un souci du social : Virginie Thirion par la thématique de certaines de ses pièces, et par son engagement dans l’animation et la coordination du projet « Le théâtre à l’école du futur » ; Virginie Jortay par la création, l’écriture et la mise en scène de BRUXELLES, VILLE D’AFRIQUE qui nous confrontait à notre passé colonial, de même que par le projet LA DERNIÈRE LETTRE de Vassili Grossman, sur l’expérience des ghettos, qui sera créé prochainement aux Halles de Schaerbeek ; Luc Fonteyn par rapport à la mise en scène de ON EST DES INUTILES ET C’EST À ÇA QU’ON SERT de Veronika Mabardi et le spectacle en préparation aux Tanneurs avec les habitants du quartier, TOUT LE MONDE S’APPELLE MARTINE.
Par rapport à ce qu’on ressentait du théâtre des années 80, très centré sur lui-même et un peu enfermé dans une tour d’ivoire, vos démarches semblent emblématiques d’une orientation différente. Dans un premier tour de table, nous voudrions vous demander les motivations qui vous ont poussé à emprunter cette voix et le contexte qui a vu naître ces pratiques axées sur l’espace social.
Luc Fonteyn : C’est un ensemble de questions qu’on se pose quand on fait du théâtre. J’ai commencé à faire du théâtre comme machiniste au théâtre du Parc. Tout de suite je me suis posé la question de savoir comment s’inscrivait mon travail dans la vie théâtrale. Je ne viens pas d’un milieu cultivé et pour moi ça a été une grande découverte. Après cela, j’ai suivi les cours du Conservatoire et j’ai rencontré quelqu’un qui sortait de l’école Lecocq avec qui j’ai travaillé, ce qui m’a permis d’être confronté à une approche plus ouverte, complémentaire à la formation classique. Au fur et à mesure, on est engagé sur des productions, on joue, on met en scène. Au départ, pour moi, le théâtre était quelque chose de ludique, une manière de sortir de mon milieu, d’accéder à un univers magnifique. Mais après quelques années de métier on se pose la question du sens de ce qu’on fait. Je me suis engagé dans un parti politique. Au sein de ce parti, j’ai cherché ma place en tant qu’homme de théâtre. J’ai voulu aller sur la place avec des militants, rencontrer les gens. J’ai fait ça pendant deux trois ans, c’était une manière de s’ancrer davantage dans la société. Ça élargit le point de vue de l’artiste sur son travail. On voit effectivement apparaître toute une série d’initiatives qui vont dans ce sens. Le travail de Transquinquenal, la création par Paul Decleire de Bruxelles nous appartient. Ces matériaux bruts, morceaux de la réalité bruxelloise racontés par leurs habitants m’intéressent. Je mords à l’hameçon et quand Veronika Mabardi, à partir de ce matériau, écrit ON EST DES INUTILES ET C’EST À ÇA QU’ON SERT, je réponds que ça m’intéresse. À partir d’une parole brute, toute simple, on peut chercher une théâtralité, je trouve ça passionnant. C’est un peu la ligne de force qui guide ma pratique théâtrale : confronter le réel au théâtre.
Virginie Jortay : Effectivement, beaucoup de choses ont changé. La viabilité des théâtres « maisons » qui fonctionnaient sur la base d’une hiérarchie familiale classique (factice ou non comme on en voit dans les films de Marcel Carné) est quasi arrivée à terme, de même que les bonneteries ou les ateliers de verre… Le travail est beaucoup moins défini de façon sectorielle. On est beaucoup plus nombreux à pratiquer le métier de façon transversale. On est souvent à la fois régisseur, metteur en scène, auteur, toutes ces fonctions sont un peu plus mêlées. On sort des mêmes écoles et on est formé dans un « magma » où les choses sont moins définies. Il y a une connaissance de l’ensemble des métiers (ou une non-connaissance des spécialités diront certains). Ce qui fait qu’élaborer des saisons, monter des pièces et faire tourner la machine de production d’un théâtre a pris un nouveau sens. Du coup, la façon dont un théâtre communique avec son public est différente. Les machines de production s’alignent parfois sur la logique de consommation ou essayent de créer des sens en décalage / réaction à l’évolution de la société.
Notre génération gravitant dans ces différentes fonctions, on a forcément des impulsions différentes dans les choix qu’on fait. Dans mon cas, j’essaie de ne prendre la parole que sur des choses qui me font réagir violemment, pas forcément émotionnellement mais des choses qui suscitent en moi une réaction telle que j’ai envie de la partager de façon plus maîtrisée. Effectivement, il y a quantité de textes de théâtre qui m’intéressent mais ce n’est pas pour ça que j’ai envie de tous les monter. Ce qui me meut, c’est d’être le plus proche de l’émotion dans le temps où je suis.
LA DERNIÈRE LETTRE, ce n’est pas de l’avoir lue que j’ai eu envie de la monter, c’est parce que l’ayant lue, elle est restée loin et profondément dans la tête et qu’en zappant devant la télé, j’ai vu un personnage, un prisonnier de Guantanamo qui passait, attaché sur une charrette. Cette image a duré 10 secondes, avec deux horribles tortionnaires qui trimbalaient cette charrette. Ce type, sanglé sur cette chaise roulante m’a violemment écœuré et c’est cette image qui a fait ressortir le texte d’un casier de ma mémoire. J’ai eu le sentiment qu’il y avait adéquation entre cette image vue à la télé et le texte de Grossman.
Ce sont toujours des émotions très fortes à partir desquelles j’essaie de trouver l’adéquation juste. Après il y a une série de conditions pratiques. On ne peut pas travailler uniquement sur le désir, on travaille sur les possibilités du désir.
Virginie Thirion : Je crois que la préoccupation, l’intérêt du « social » étaient présents dès le début. Je n’en ai pris conscience que plus tard, lors du passage à l’acte, et au fur et à mesure de la pratique.
J’ai grandi dans la banlieue de Dijon. Une banlieue de tout petits propriétaires dont le but était d’arriver à payer les mensualités de l’appartement de quatre pièces. Pas de tournantes, rien de terrifiant, juste l’ennui. Je dois mon salut au contrat qu’une mairie a passé avec une troupe dijonnaise pour organiser des animations théâtrales. J’avais 13 ans. J’ai commencé à faire du théâtre en amateur. J’ai découvert un nouveau continent. Nous jouions dans de petites salles qui avaient plus à voir avec les salles des fêtes qu’avec des salles de spectacle. Les murs n’étaient pas noirs, les spectateurs proches, nous pouvions voir leur visage, leurs réactions. Nous jouions aussi dans la rue, sur des places de village… toujours en prise directe avec les gens qui nous regardaient. C’était aussi le tout début des Éditions Théâtrales, j’avais pris une souscription pour recevoir les volumes au fur et à mesure de leur parution. Je connaissais Chartreux, Minyana, Tordjman, Corman… Finalement c’est à Bruxelles que moi, française, j’ai découvert Racine et Shakespeare, Le Répertoire ! Avant l’INSAS, je suivais des études de psychologie ; pendant les examens d’entrée, j’entendais parler du Répertoire sans savoir ce que c’était mais en ayant vaguement conscience qu’avouer mon ignorance pouvait signifier une condamnation sans appel.
Je me rends compte que dans mon écriture et dans ma pratique, c’est le spectateur, « ce-que-ça-produit-sur-lui » qui m’intéresse. La préoccupation sociale, pour moi, elle commence là, et je crois que j’aurais du mal à faire du théâtre en dehors de ce souci-là.
Alternatives Théâtrales : Quelle est l’origine du projet TOUT LE MONDE S’APPELLE MARTINE. Comment a‑t-il été initié ? Dans quel cadre se déploie-t-il et quel rôle y as-tu joué ?
Luc Fonteyn : C’est une demande du théâtre des Tanneurs qui avait déjà créé Le BAL DES MAROLLES avec Xavier Schaffers. On m’a proposé de partir d’un atelier avec des gens du quartier. On se retrouve aujourd’hui avec une vingtaine de personnes avec qui on travaille depuis janvier tous les samedis. On va sortir un « résultat ». Pour moi c’est la conséquence d’un cheminement. Si les Tanneurs me proposent ce travail, c’est parce qu’il y a eu ON EST DES INUTILES ET C’EST À ÇA QU’ON SERT avant, c’est qu’il y a une sensibilité pour cette démarche ; une manière de faire du théâtre autrement que dans un vase clos. Je me rends compte aussi que plus tu pratiques ton art, plus tu as le désir de le reconnecter à ton milieu. J’ai toujours voulu amener mes parents au théâtre, y amener mes proches, les gens du milieu dont je viens… Je sais bien qu’il ne faut pas les y emmener de force mais en même temps, il y a mon vécu. Donc je travaille TOUT LE MONDE S’APPELLE MARTINE parce que ça me parle terriblement.
Alternatives Théâtrales : Vous travaillez aussi au sein d’un collectif…
Luc Fonteyn : Oui, nous sommes plusieurs personnes au sein de la compagnie Théâtre à suivre : Nathalie Rjewski, Muriel Clairembourg, Anne-Sophie Debuger, Laurence Kahn, Christine Flaschoen. C’est tout le groupe qui participe tous les samedis aux ateliers. On essaye de créer une interaction et un véritable travail collectif.
Alternatives Théâtrales : Comment les gens qui participent à l’atelier ont-ils été recrutés ?
Luc Fonteyn : C’est le CPAS de Bruxelles qui finance l’opération en collaboration avec les Tanneurs. Ils ont communiqué l’information via leurs services sociaux, les asbl concomitantes et tout le circuit associatif. Une partie du public vient aussi via l’expérience précédente (LE GRAND BAL DES MAROLLES), il y a enfin le rôle de l’affichage et des journaux locaux.
Nous avons aussi démarché les gens nous-mêmes en allant dans les lieux publics (cafés…). C’est une expérience très positive. Beaucoup de gens ont été tentés, mais certains d’entre eux n’ont malgré tout pas osé faire le pas.
Comme le public est très diversifié, le travail est très difficile à mener mais en même temps très enrichissant.
Finalement dans chaque spectacle que je monte, j’ai des dynamiques d’acteurs très différentes de toute façon ! Chaque personne est très différente dans son comportement, dans sa pratique théâtrale, dans son identité, sa personnalité, son caractère. En tant que metteur en scène, ce qui me fascine, c’est de chercher à trouver la connexion entre les gens, quelque chose qui fasse qu’une étincelle jaillisse, que ça se parle…
Ici ces différences sont poussées à l’extrême puisqu’on a dans le groupe une petite fille de 10 ans et un homme de 80 ans. Il y a des milieux sociaux très différents, des parcours de vie parfois très lourds. Je ne sais pas si tous vont pouvoir tenir jusqu’à l’épreuve du plateau mais on aura eu la victoire de travailler avec eux depuis janvier. On a vu une évolution considérable pour tous les participants. L’exercice est difficile mais tellement enrichissant et surtout utile pour les expériences à venir.
Alternatives Théâtrales : Pour BRUXELLES, VILLE D’AFRIQUE, Virginie Jortay, tu as tenu à travailler en Afrique. Ce spectacle a créé un débat, parfois violent. Tu dis que tu es plus attirée par les théâtres qui mettent en œuvre une dynamique de groupe. Pourrais-tu préciser ?
Virginie Jortay : Pour moi, la démarche est presque inverse à celle de Luc Fonteyn, mais forcément cela se rejoint par endroits.
Je pars du postulat que l’individu m’intéresse peu. Par contre, ce sont les mécaniques qui se développent entre les gens qui m’intéressent et, en fonction du contexte, voir, vivre ou provoquer des réactions et des comportements qui n’auraient pu avoir lieu autrement. Les individus réagissent de façon fondamentalement différente selon la situation dans laquelle ils sont jetés. Chacun peut avoir des comportements tout à fait extrêmes, insoupçonnés, fermés ou généreux, etc. Donc, ce qui m’intéresse, c’est de travailler sur les mécaniques par rapport aux contextes.
D’abord, planter le décor, la situation, l’axe de recherche et voir après ce qu’il en sort. Pour construire le jeu, le chemin de chaque acteur est différent, mais je cherche toujours à partir de l’observation, ou du souvenir de l’observation, même si lui aussi est factice. Je laisse l’acteur chercher dans ses propres connexions intérieures et malheur à nous s’il ne les trouve pas. Il y a bien sûr des acteurs avec qui ça fonctionne mieux que d’autres.
Alternatives Théâtrales : Pour toi, Virginie Thirion, la démarche semble plutôt se scinder en deux directions. D’un côté l’animation, l’enseignement et de l’autre l’écriture nourrie du souci du social. Si j’essaie d’analyser les trois démarches, on aurait chez Luc Fonteyn une démarche qui vise à donner la parole, chez Virginie Jortay, ce serait plutôt une démarche de dénonciation et chez Virginie Thirion, le social serait un peu comme une pâte à modeler. Peux-tu expliquer comment se passe ton travail en milieu scolaire. Quelles sont les dissonances que tu rencontres par rapport à ton travail dans le milieu théâtral ?
Virginie Thirion : Je n’ai pas la sensation de dissonances. Mais plutôt que l’un se prolonge dans l’autre et que les deux « s’entre-nourrissent ». Les élèves avec lesquels je travaille ont douze, treize ans. Le théâtre est obligatoire dans le cursus en première et deuxième année secondaire, à raison de deux heures tous les quinze jours. Au mois de juin, on répète quelques jours à la Fabrique de Théâtre à Frameries avant de donner trois représentations publiques en soirée. Ces préadolescents jouent des textes contemporains, qui viennent d’être écrits. J’y tiens beaucoup, même s’il n’est pas évident de trouver des pièces qui correspondent à leur pratique ! Si ce n’est pas toujours facile durant l’année, nous savons que les élèves vont vivre quelque chose de fort, ils nous en reparlent dans la cour deux ans après. Je crois qu’à un âge où on vit de grands bouleversements, l’apport est immense. Ils bougent, changent sans cesse et le travail que l’on accomplit avec eux nous place aux premières loges pour assister à tout ça. Mais nous permet également d’apporter un éclairage différent sur des situations jugées critiques : émergence de la violence(s), malaise dans les groupes…
C’est vrai que cela me ramène à mon histoire et à la chance que la découverte du théâtre a été pour moi. Souvent nous nous disons que sur les quatorze élèves de chaque groupe, s’il y en a ne serait-ce qu’un ou une pour qui c’est une vraie chance, alors ça va. Des enfants qui sont à la limite de l’autisme et que l’on voit rentrer à l’académie quelques années plus tard, ça fait du bien…
Je suis une femme de plateau. Une auteure de plateau. Ici, c’est le plateau de la vie. Ou la vie sur un plateau.
Alternatives Théâtrales : Comment s’est passé cette insertion dans l’école ?


